Page:Alessandro Manzoni - Les fiancés, trad. Montgrand, 1877.djvu/380

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importun lui gâtait la jouissance de l’honneur qu’il avait reçu. Que de fois, y ramenant sa pensée et se replaçant dans cette situation, lui vinrent à l’esprit, comme pour lui faire pièce, des mots qui tous auraient mieux valu que ce malheureux jugez donc ! Mais, comme dit un vieux proverbe, de l’esprit d’après coup tous les fossés sont pleins.

Le cardinal sortit en disant : « Que la bénédiction du Seigneur soit sur cette maison ! »

Il demanda ensuite au curé, dans la soirée, comment on pourrait indemniser d’une manière convenable cet homme, qui ne devait pas être riche, pour une hospitalité qui serait coûteuse, surtout dans des temps aussi fâcheux. Le curé répondit que, dans le fait, l’honnête tailleur ne pouvait guère avoir, cette année, par les profits de sa profession, non plus que par les revenus de quelques petits champs qu’il possédait, de quoi exercer des libéralités ; mais qu’ayant fait des économies dans les années précédentes, il était l’un des plus aisés de la contrée, et à même de suffire, sans se déranger, à quelque petite dépense extraordinaire, comme celle-ci, par exemple, qu’il ferait sûrement avec plaisir ; qu’au surplus toute indemnité serait, sans doute, impossible à lui faire accepter.

« Il doit avoir, dit le cardinal, des débiteurs hors d’état de le payer.

— Oh ! figurez-vous, monseigneur. Ces pauvres gens payent ce qu’ils doivent par l’excédant de leurs récoltes sur leur consommation : l’année dernière, l’excédant a été nul ; cette année, tous se trouvent au-dessous du nécessaire.

— Eh bien ! dit Frédéric, je me charge de toutes ces dettes ; et vous me ferez le plaisir de lui demander la note des divers comptes et de les acquitter.

— Ce sera une somme assez forte.

— Tant mieux ! Et vous devez n’avoir que trop de ces nécessiteux encore plus à plaindre, qui n’ont pas de dettes, parce qu’ils ne trouvent pas de crédit.

— Ah ! que trop, en effet, monseigneur. On fait ce qu’on peut ; mais comment suffire à tous les besoins dans des temps semblables ?

— Chargez-le de les habiller pour mon compte, et payez-le bien. À dire vrai, cette année, tout l’argent qui n’est pas employé en pain me semble volé ; mais c’est ici un cas d’une nature particulière. »

Nous ne voulons pas clore l’histoire de cette journée sans raconter succinctement comment l’Innomé la finit.

Cette fois, la nouvelle de sa conversion l’avait précédé dans la vallée. Elle s’y était aussitôt répandue, et avait causé partout l’excès de la surprise, l’anxiété, le chagrin et le bruit. Il fit signe aux premiers bravi ou aux premiers valets qu’il rencontra (bravi ou valets, c’était la même chose), il leur fit signe de le suivre ; et ainsi des uns aux autres, à mesure qu’il en trouvait sur son chemin. Tous marchaient derrière lui, dans une incertitude d’un genre nouveau, mais avec leur soumission accoutumée ; et ce fut avec cette suite toujours croissante en nombre qu’il arriva au château. D’un signe encore, il ordonna à ceux qui se