Page:Alessandro Manzoni - Les fiancés, trad. Montgrand, 1877.djvu/387

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Cette page a été validée par deux contributeurs.


colère dans l’âme et jurant de revenir bientôt, sous de tout autres enseignes, exercer ses vengeances.

Cependant le cardinal s’approchait, visitant chaque jour l’une des paroisses du territoire de Lecco. Le jour où il devait arriver à celle de Lucia, une grande partie des habitants s’était portée au-devant de lui sur la route. À l’entrée du village, tout juste à côté de la maisonnette de nos deux femmes, se voyait un arc de triomphe construit avec des perches debout et des barres en travers, recouvert de paille et de débris de chanvre, et orné de branches vertes de houx et de myrte sauvage avec l’écarlate de leurs baies. La façade de l’église était tendue de tapisseries ; aux fenêtres de chaque maison pendaient des couvertures et des draps de lit déployés, des bandes de maillots disposées en festons, tout le peu d’objets nécessaires, en un mot, que l’on pouvait, tant bien que mal, faire figurer comme du superflu. Vers les vingt-deux heures[1], qui étaient le moment de la journée où l’on attendait le cardinal, ceux qui étaient restés dans leurs maisons, vieillards, femmes et enfants pour la plupart, s’acheminèrent, eux aussi, à sa rencontre, partie rangés en file, partie en troupe et sans ordre, tous précédés par don Abbondio, inquiet au milieu de toute cette joie, et parce que le bruit l’étourdissait, et parce que ce mouvement du peuple lui faisait, disait-il et répétait-il, tourner la tête, et parce que surtout il tremblait intérieurement que les femmes n’eussent parlé et qu’il ne finît par avoir à rendre compte de l’affaire du mariage.

Et voilà le cardinal qui paraît, ou, pour mieux dire, la foule au milieu de laquelle il se trouvait dans sa litière, avec sa suite autour de lui ; car de tout cela on ne voyait autre chose qu’un signe en l’air au-dessus de toutes les têtes, un bout de la croix que portait le chapelain monté sur une mule. Cette partie de la population qui allait avec don Abbondio hâta sa marche en plein désordre pour rejoindre celle qui rentrait ; et quant à lui, après avoir répété trois ou quatre fois : « Doucement ! En file ! Que faites-vous donc ? » il se tourna impatienté ; puis, toujours grommelant et disant : « C’est une tour de Babel, une vraie tour

  1. Deux heures environ avant la nuit.