Page:Alessandro Manzoni - Les fiancés, trad. Montgrand, 1877.djvu/392

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vaurien, et un avertissement de la Providence pour l’en détacher tout à fait ; et, partant de là, elle se proposait de coopérer à tout ce qui devait faire atteindre une si heureuse fin. Car, comme elle le disait souvent aux autres et à elle-même, toute son étude était de seconder la volonté du ciel ; mais souvent aussi elle tombait dans une grande erreur, qui était de prendre pour le ciel sa propre tête. Toutefois elle eut grand soin de ne pas donner la moindre marque de cette seconde intention dont nous venons de parler. L’une de ses maximes était que pour réussir dans le bien que l’on veut faire aux gens, la première condition, dans la plupart des circonstances, est de ne pas leur laisser connaître le dessein que l’on peut avoir.

La mère et la fille se regardèrent. Dans la douloureuse nécessité où elles étaient de se séparer, la proposition leur parut à toutes deux devoir être acceptée, ne fût-ce qu’à cause du peu de distance qu’il y avait de leur village à cette villa, voisinage qui, en mettant les choses au pire, leur permettrait du moins de se revoir et passer quelques moments ensemble lorsque la dame reviendrait l’année prochaine à sa campagne. Ayant lu dans les yeux l’une de l’autre un commun assentiment, elles se tournèrent toutes deux vers dona Prassède en faisant de ces remercîments qui marquent l’acceptation. La haute dame leur renouvela ses témoignages de bienveillance et ses promesses, et dit qu’elle leur enverrait au plus tôt une lettre à présenter à Monseigneur.

Lorsque les femmes furent parties, elle se fit composer la lettre par don Ferrante, qui, en sa qualité de lettré, comme nous le dirons plus en détail, lui servait de secrétaire dans les occasions importantes. Celle-ci méritant à tous égards d’être comptée pour telle, don Ferrante y mit tout son savoir, et en donnant le brouillon à copier à sa femme, il lui recommanda chaudement l’orthographe, c’est-à-dire l’une des nombreuses choses qu’il avait étudiées, et de celles en très-petit nombre pour lesquelles le droit de commandement lui appartenait dans la maison. Dona Prassède copia très-soigneusement et fit porter la lettre chez le tailleur. Ceci se passa deux ou trois jours avant que le cardinal envoyât la litière pour ramener les femmes dans leur village.

Agnese et sa fille, à leur arrivée, mirent pied à terre devant la porte de la maison curiale où se trouvait le cardinal. L’ordre était donné de les introduire immédiatement. Le chapelain, qui fut le premier à les voir, exécuta cet ordre, ne les retenant qu’autant que c’était nécessaire pour leur débiter à la hâte une petite instruction sur le cérémonial à observer envers Monseigneur, et sur les titres qu’il lui fallait donner, chose qu’il avait coutume de faire toutes les fois qu’il le pouvait à l’insu de son chef. C’était pour ce pauvre homme un supplice continuel que de voir le peu d’ordre qui régnait en ce point auprès du cardinal : « Le tout, disait-il aux autres personnes de la maison, par le trop de bonté de ce bienheureux homme, par l’oubli poussé trop loin de sa dignité ; » et il racontait que plus d’une fois il avait, de ses propres oreilles, entendu des gens lui répondre : messer, oui, et messer, non[1].

  1. Ce titre de messer, auquel celui de monsieur ne correspond pas exactement, se donne à un