Page:Alessandro Manzoni - Les fiancés, trad. Montgrand, 1877.djvu/396

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qui, au milieu même de tout ce bruit, ne se réveillaient que trop en elle à la vue de cette porte dont elle allait de nouveau franchir le seuil, de ces petites chambrettes qui furent si longtemps sa demeure, de chacun des objets sur lesquels se portaient ses regards.

Au son de la cloche qui annonçait que les cérémonies allaient bientôt commencer, tous prirent le chemin de l’église, et ce fut pour nos deux femmes une autre marche triomphale.

Les cérémonies achevées, et tandis que don Abbondio avait couru voir si Perpetua avait bien disposé toutes choses pour le dîner, on vint l’avertir que le cardinal le demandait. Il se rendit aussitôt près de son grand hôte, qui, l’ayant laissé s’approcher, commença ainsi : « Monsieur le curé, » et ces paroles furent prononcées de manière à faire comprendre qu’elles étaient le début d’un discours long et sérieux. « Monsieur le curé, pourquoi n’avez-vous pas uni en mariage cette pauvre Lucia et son fiancé ?

— Elles ont vidé leur sac ce matin, dit en lui-même don Abbondio, et il répondit en balbutiant : Monseigneur a sans doute entendu parler de tout le désordre arrivé dans cette affaire ; ç’a été une telle confusion qu’aujourd’hui même on n’y saurait voir clair ; comme aussi votre Illustrissime Seigneurie a pu de là juger que la jeune fille, après bien des accidents, est ici comme par miracle, tandis que le jeune homme, après d’autres accidents, est à présent on ne sait pas où.

— Je demande, reprit le cardinal, s’il est vrai qu’avant tous ces événements vous ayez refusé de célébrer le mariage lorsque vous en étiez requis, au jour arrêté, et quelle a été la cause de ce refus.

— À dire vrai…, si votre Illustrissime Seigneurie savait… par quelles injonctions…, en quels termes terribles il m’a été défendu de parler… » Et il s’arrêta sans conclure, composant son air de manière à faire respectueusement comprendre qu’il y aurait de l’indiscrétion à vouloir qu’il en dît davantage.

« Mais, dit le cardinal d’une voix et avec une physionomie plus graves que de coutume, c’est votre évêque qui, par devoir et pour votre justification, veut savoir de vous pourquoi vous n’avez pas fait ce que, dans la règle, vous étiez obligé de faire.

— Monseigneur, dit don Abbondio en se faisant tout petit, je n’ai pas voulu dire… mais il m’a semblé que, s’agissant de choses compliquées, de choses anciennes et qui sont sans remède, il était inutile de remuer de nouveau… Cependant, je sais que votre Illustrissime Seigneurie ne veut pas trahir un pauvre curé de son diocèse ; car vous le sentez, Monseigneur, votre Illustrissime Seigneurie ne peut pas être partout, et je reste ici exposé… Mais, puisque vous l’ordonnez, je vais tout vous dire.

— Dites, je ne demande pas mieux que de vous trouver exempt de faute. »

Alors don Abbondio se mit à raconter sa douloureuse histoire ; mais il supprima le nom principal et y substitua ces mots : un seigneur puissant, donnant ainsi à la prudence tout le peu qu’il pouvait lui donner dans un pas si difficile.