Page:Alessandro Manzoni - Les fiancés, trad. Montgrand, 1877.djvu/448

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poids de leurs pauvres effets et songeant à ce qu’ils en laissaient dans leurs demeures, tandis qu’ils poussaient leurs vaches devant eux et qu’ils menaient à leur suite leurs enfants, chargés eux-mêmes autant qu’ils pouvaient l’être, et leurs femmes portant au bras d’autres enfants plus jeunes qui ne pouvaient marcher. Les uns poursuivaient leur chemin sans répondre ni regarder en haut ; d’autres disaient : « Eh, monsieur, nous faisons comme nous pouvons ; faites de même ; vous êtes heureux, vous ; vous n’avez pas une famille à qui vous deviez songer ; cherchez à vous aider vous-même de votre mieux.

— Oh ! pauvre homme que je suis ! s’écriait don Abbondio ; oh ! quelles gens ! Il n’y a point de charité ; chacun pense à soi ; et personne ne veut penser à moi. » Et il retournait chercher Perpetua.

« Oh ! à propos ! dit celle-ci, et l’argent ?

— Comment ferons-nous ?

— Donnez-le-moi ; j’irai l’enterrer dans le jardin, avec les couverts.

— Mais…

— Mais, mais ; donnez donc ; gardez quelque chose pour le besoin du moment, et puis laissez-moi faire. »

Don Abbondio obéit ; il alla vers son bureau, en tira son petit trésor et le remit à Perpetua qui dit : « Je vais l’enterrer dans le jardin, au pied du figuier. » Et elle y alla. Peu de moments après elle reparut avec des provisions de bouche dans un panier et une petite hotte vide. Elle y mit bien vite dans le fond un peu de linge tant à elle qu’à son maître, en disant : « Pour votre bréviaire au moins, ce sera vous qui le porterez.

— Mais où allons-nous ?

— Où vont tous les autres ? Nous irons d’abord dans la rue ; et là nous saurons ce qu’on dit, et nous verrons ce que nous avons à faire. »

Dans ce moment Agnese entra, portant aussi sa petite hotte sur ses épaules, et avec l’air de quelqu’un qui vient faire une proposition importante.

Agnese, également décidée à ne pas attendre des hôtes de cette espèce, seule comme elle était dans sa maison, et possédant un peu de ce bel or que l’Innomé avait mis dans ses mains, avait été quelque temps incertaine sur le lieu où elle irait chercher un refuge ; et c’était même ce reste d’un fonds dont le secours avait été si précieux pour elle durant les mois de la famine, qui aujourd’hui causait essentiellement son inquiétude et son irrésolution ; parce qu’elle avait appris que, dans les endroits déjà envahis par les troupes, ceux qui avaient de l’argent s’étaient trouvés dans une position plus critique, étant exposés tout à la fois aux violences des étrangers et aux mauvais coups des gens du pays même. À la vérité, depuis que ce bien lui était, comme on dit, tombé du ciel, elle n’en avait fait la confidence à personne, si ce n’est à don Abbondio, par qui elle allait se faire changer en monnaie un écu après l’autre, en lui laissant toujours quelque chose à donner à de plus pauvres qu’elle. Mais l’argent caché tient son propriétaire, surtout si celui-ci n’en manie pas souvent, dans un soupçon continuel du soupçon des autres. Or, tandis qu’elle aussi allait nichant çà et là de son mieux ce qu’elle ne pouvait emporter avec elle,