Page:Alessandro Manzoni - Les fiancés, trad. Montgrand, 1877.djvu/45

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rite par laquelle il mettait toujours le sceau à ses discours en pareille matière. C’était que pour l’honnête homme qui prend garde à soi et ne se mêle que de ce qui le regarde, il n’y a jamais de mauvaises rencontres.

Maintenant, que mes vingt-cinq lecteurs se figurent l’impression que dut faire sur l’âme du pauvre homme ce qui vient d’être raconté. La frayeur que lui avaient causée ces mauvais visages et ces vilaines paroles, les menaces d’un seigneur connu pour ne pas menacer en vain, un système de vie tranquille, qui lui avait coûté tant d’années d’étude et de patience, renversé en un instant, et un défilé d’où il ne voyait comment il pourrait sortir ; toutes ces pensées grondaient tumultueusement dans la tête de don Abbondio pendant qu’il cheminait les yeux à terre. — Si Renzo était un homme que l’on pût renvoyer en paix avec un bel et bon refus, passe encore ; mais il voudra des raisons, et, bon Dieu ! qu’aurai-je à lui répondre ? C’est une tête aussi, celui-là ! un agneau, si personne ne le touche ; mais si on le contrarie… prr !… et puis il est fou de cette Lucia, amoureux comme… Grands enfants qui, ne sachant que faire, se prennent d’amour, veulent se marier, et ne pensent pas à autre chose, ne s’inquiètent pas de la peine dans laquelle ils mettent un pauvre honnête homme. Oh ! malheureux que je suis ! Fallait-il donc que ces deux vilaines figures vinssent se planter tout juste sur mon chemin et s’attaquer à moi ? Est-ce que cela me regarde ? Est-ce moi qui veux me marier ? Que ne sont-ils plutôt allés parler… Ah ! voyez un peu la fatalité ! Les bonnes idées me viennent toujours après coup. Si j’avais pensé à leur suggérer d’aller porter leur message… — Mais ici il s’aperçut que se repentir de n’avoir pas été le conseiller et le coopérateur de l’iniquité était chose aussi trop inique, et il tourna toute l’aigreur de ses pensées contre celui qui venait si durement lui ravir son repos. Il ne connaissait don Rodrigo que de vue et sur le dire des autres, et n’avait jamais eu d’autres rapports avec lui que de se courber en deux doubles et de faire toucher la terre à son chapeau, lorsqu’il l’avait, par un hasard assez rare, rencontré sur ses pas. Il lui était arrivé de défendre en plus d’une occasion la réputation de ce seigneur contre ceux qui, à voix basse, soupirant et levant les yeux au ciel, maudissaient quelqu’un de ses actes ; il avait dit cent fois que c’était un respectable gentilhomme. Mais dans ce moment il lui donna dans son cœur tous ces titres qu’il ne lui avait jamais entendu appliquer par d’autres sans se hâter de les interrompre par un : « Allons donc ! » Arrivé, au milieu du tumulte de ces pensées, à la porte de sa maison qui était au bout du village, il mit précipitamment dans la serrure la clef qu’il tenait déjà dans sa main, ouvrit, entra, referma soigneusement, et pressé de se trouver en compagnie sûre : « Perpetua, Perpetua ! » cria-t-il aussitôt, en allant vers le petit salon où sûrement celle-ci devait être à mettre le couvert pour le souper. Perpetua, comme on voit, était la servante de don Abbondio ; servante fidèle et affectionnée, qui savait obéir et commander selon l’occasion, supporter à propos les gronderies et les caprices d’humeur de son maître, comme aussi lui faire à propos supporter les siens, qui devenaient de jour en jour plus fréquents depuis qu’elle avait dépassé l’âge canonique de quarante ans en restant fille,