Page:Alessandro Manzoni - Les fiancés, trad. Montgrand, 1877.djvu/513

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Et c’était vrai. Après un grand cri, après un dernier et plus violent effort pour se mettre en liberté, il tomba tout à coup épuisé et désormais stupide ; il regardait cependant encore, mais d’un œil qui ne disait rien, et quelques soubresauts convulsifs, quelques gémissements inarticulés témoignèrent seuls du supplice qu’il venait de subir.

Les monatti le prirent, l’un par les pieds, l’autre par les épaules, et allèrent le poser sur une civière qu’ils avaient laissée dans la pièce voisine ; ensuite l’un d’eux revint chercher le butin ; après quoi, soulevant leur misérable fardeau, ils l’emportèrent.

Le Griso resta pour choisir à la hâte dans l’appartement ce qui pouvait le mieux lui convenir ; il en fit un paquet et décampa. Il avait eu grand soin de ne jamais toucher les monatti, de ne se pas laisser toucher par eux ; mais, dans la précipitation de cette dernière recherche, il avait pris à côté du lit et secoué, sans y penser, les vêtements de son maître, pour voir s’il y avait de l’argent. Il eut pourtant lieu d’y penser le lendemain ; car, pendant qu’il était dans un cabaret à faire gogaille avec d’autres vauriens, il fut saisi subitement d’un frisson, ses yeux se couvrirent d’un nuage, les forces lui manquèrent, et il tomba. Abandonné par ses camarades, il fut pris par les monatti qui, après l’avoir dépouillé de ce qu’il avait de bon sur lui, le jetèrent sur un chariot, sur lequel il expira avant d’arriver au lazaret, où avait été porté son maître.

Laissant maintenant ce dernier dans le séjour des souffrances, nous devons aller retrouver un autre personnage dont l’histoire n’aurait jamais été mêlée avec la sienne, si le plus puissant des deux ne l’avait absolument voulu ; ou plutôt on peut assurer que ni l’un ni l’autre n’aurait jamais eu d’histoire. On voit que je veux parler de Renzo, que nous avons laissé dans sa nouvelle filature, sous le nom d’Antonio Rivolta.

Il y était demeuré cinq ou six mois, plus ou moins ; après lequel temps la république et le roi d’Espagne en étant venus à une rupture ouverte, et par là toute crainte de recherches provoquées de ce côté des frontières ayant cessé pour notre montagnard, Bortolo s’était empressé d’aller le reprendre, parce qu’il lui était attaché, et aussi parce que Renzo, intelligent de son naturel et habile dans son métier, était, dans une fabrique, d’un grand secours pour le factotum, sans pouvoir jamais aspirer à le devenir lui-même, n’ayant malheureusement pas le talent de manier la plume. Comme cette raison était entrée pour quelque chose dans l’empressement du cousin à le ravoir, nous avons dû le dire. Peut-être aimeriez-vous mieux un Bortolo plus idéal : à cela je ne sais que dire. Forgez-le-vous comme vous l’entendrez. Celui-là était ainsi.

Renzo était ensuite toujours resté à travailler près de lui. Plus d’une fois, et surtout après avoir reçu quelqu’une de ces lettres d’Agnese si bien faites pour lui troubler la cervelle, l’idée lui était venue de se faire soldat et d’en finir. Les occasions ne lui manquaient pas ; car, pendant ce temps-là précisément, la république avait eu besoin de se procurer du monde pour son armée. La tentation avait été quelquefois pour Renzo d’autant plus forte, que l’on avait parlé du projet d’envahir le Milanais, et, comme c’était assez naturel, il trou-