Page:Alessandro Manzoni - Les fiancés, trad. Montgrand, 1877.djvu/519

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— Voilà qui me fait de la peine. Et le père Cristoforo… ?

— Il est parti depuis longtemps. Mais…

— Je le savais ; on me l’a fait écrire ; mais je demandais si par hasard il ne serait pas retourné dans ces contrées.

— Allons donc ! on n’en a plus entendu parler. Mais vous…

— Encore une chose dont je suis bien fâché.

— Mais vous, dis-je, pour l’amour de Dieu, que venez-vous faire ici ? Ne savez-vous pas cette petite bagatelle de la prise de corps… ?

— Que m’importe ? Ils ont autre chose par la tête. J’ai voulu venir voir mes affaires. Et l’on ne sait vraiment pas… ?

— Que voulez-vous venir voir, lorsque, au train dont cela va, il n’y aura bientôt plus personne, il n’y aura plus rien ? Et avec cette prise de corps, dis-je, venir ici dans le pays même, dans la gueule du loup, y a-t-il du bon sens ? Écoutez le conseil d’un vieillard qui est obligé d’en avoir, du bon sens, plus que vous, et qui vous parle par l’intérêt qu’il vous porte. Rattachez bien vite vos souliers, et, avant que personne vous voie, retournez-vous-en d’où vous êtes venu ; et, si l’on vous a vu, retournez d’autant plus vite. Comment avez-vous pu vous hasarder de la sorte ? Ne savez-vous pas qu’on est venu vous chercher, qu’on a fouillé, fureté, jeté sens dessus dessous… ?

— Je ne sais que trop tout ce qu’ils ont fait, les coquins.

— Mais par conséquent… !

— Mais quand je vous dis que cela m’est égal ! Et cet homme, est-il encore en vie ? Est-il ici ?

— Je vous dis qu’il n’y a plus personne ; je vous dis de ne pas songer à ce qui se fait ici ; je vous dis que…

— Je demande s’il est ici, cet homme.

— Oh ! bon Dieu ! parlez donc mieux que cela. Est-il possible que vous ayez encore tout ce feu dans le corps, après tant de choses qui se sont passées ?

— Y est-il, ou n’y est-il pas ?

— Allons, il n’y est pas. Mais la peste, mon enfant, la peste ! Qui est-ce qui songe à courir les chemins dans des temps pareils ?

— S’il n’y avait d’autre mal que la peste en ce monde… Pour moi, du moins, je l’ai eue, et je ne la crains plus.

— Eh bien, donc ! Eh bien ! ne sont-ce pas là des avertissements ? Quand on s’est tiré d’un danger semblable, il me semble qu’on devrait remercier le ciel, et…

— Je le remercie, en effet.

— Et ne pas aller chercher d’autres aventures. Faites ce que je vous dis…

— Et vous l’avez eue aussi, monsieur le curé, si je ne me trompe.

— Si je l’ai eue ! horrible, atroce. Je suis ici par miracle ; il n’y a qu’à voir comme elle m’a accommodé. Maintenant j’avais besoin d’un peu de tranquillité pour me remettre ; déjà je commençais à me trouver un peu mieux… Au nom du ciel, que venez-vous faire ici ? Retournez-vous en…

— Vous êtes toujours à vouloir que je m’en retourne. Pour m’en retourner,