Page:Alessandro Manzoni - Les fiancés, trad. Montgrand, 1877.djvu/523

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à l’improviste, et dans un temps pareil. Il mit l’eau sur le feu, et commença à faire la polenta ; mais il céda ensuite le rouleau[1] à Renzo, pour que celui-ci la tournât, et il sortit en disant :

« Je suis resté seul, tout seul ! »

Il revint avec du lait dans un petit seau, un peu de viande salée, deux petits fromages, des figues et des pêches ; et le tout étant en place, la polenta renversée sur la planche, ils se mirent ensemble à table, se remerciant mutuellement, l’un de la visite, l’autre du bon accueil. Après une absence de près de deux ans, ils se trouvèrent tout à coup beaucoup plus amis qu’ils n’avaient cru l’être dans le temps où ils se voyaient presque tous les jours ; parce qu’à tous les deux, dit ici le manuscrit, étaient arrivées de ces choses qui font sentir quel baume est pour l’âme l’amitié, tant celle que l’on éprouve que celle qu’on trouve chez les autres.

Personne, sans doute, ne pouvait remplacer Agnese auprès de Renzo ni le consoler de ne l’avoir pas rencontrée, non-seulement à cause de cette affection ancienne et toute particulière qu’il avait pour elle, mais aussi parce que, parmi les choses qu’il désirait le plus d’éclaircir, il en était une dont elle seule avait la clef. Il fut un moment à se demander s’il ne devrait pas, étant aussi près d’elle, aller avant tout la chercher ; mais en considérant qu’elle ne saurait rien de la santé de Lucia, il s’en tint à son premier dessein d’aller directement se tirer à cet égard de son incertitude, recevoir sa sentence, et venir ensuite rapporter à la mère le résultat de ses perquisitions. Il apprit cependant de son ami bien des choses qu’il ignorait, et il eut des notions plus exactes sur plusieurs autres qu’il savait mal, sur les aventures de Lucia, par exemple, sur les persécutions dirigées contre lui-même, sur la manière dont le seigneur don Rodrigo, portant la queue entre les jambes, avait quitté la contrée, où il n’avait plus reparu depuis ; en un mot sur tout cet ensemble de faits qu’il avait tant d’intérêt à connaître. Il apprit aussi (et ce n’était pas pour Renzo une instruction de peu d’importance) quel était au juste le nom de famille de don Ferrante ; Agnese, il est vrai, lui avait fait écrire ce nom par son secrétaire ; mais Dieu sait comme il avait été écrit ; et l’interprète bergamasque, en lui lisant la lettre, en avait fait un mot tel que si Renzo était allé, ce mot à la bouche, chercher dans Milan la demeure du personnage, il n’aurait probablement trouvé personne qui devinât de qui il voulait parler. Et c’était là cependant l’unique fil qui pût le guider dans la recherche qu’il allait faire de Lucia. Quant à la justice, il reconnut toujours davantage, par ce que lui dit son ami, que le danger de ce côté était assez éloigné pour qu’il ne dût pas en prendre grande inquiétude. Monsieur le podestat était mort, et qui pouvait prévoir quand il lui serait donné un successeur ? La plupart des sbires étaient également partis pour l’autre monde ; ceux qui restaient avaient à penser à tout autre chose qu’à des vieilleries d’un autre temps.

  1. Ainsi qu’il a été dit précédemment, c’est le rouleau de bois avec lequel on tourne la polenta dans le poêlon pour la faire cuire. (N. du T.)