Page:Alessandro Manzoni - Les fiancés, trad. Montgrand, 1877.djvu/529

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Cette page a été validée par deux contributeurs.


réfléchissant mieux, la chose lui parut trop déraisonnable, et il conclut en lui-même que cet homme devrait être à moitié fou. « Cela commence mal, se disait-il cependant. On dirait qu’il y a un sort pour moi dans ce Milan. Pour entrer tout me favorise, et puis, quand je suis dedans, les déplaisirs sont là tout prêts qui m’attendent. Enfin… avec l’aide de Dieu… si je trouve… si je parviens à trouver… eh ! tout le reste ne sera rien. »

Arrivé au pont, il tourna sans hésiter à gauche, dans la rue de San Marco, jugeant avec raison qu’elle devait le conduire vers l’intérieur de la ville. Et tout en avançant, il cherchait partout des yeux pour voir s’il ne découvrirait pas quelque créature humaine ; mais il n’en vit point d’autre qu’un cadavre défiguré dans le petit fossé qui, sur une certaine longueur, sépare le sol de la rue du peu de maisons qui se trouvent là, et qui alors étaient encore moins nombreuses. Comme il venait de passer ce bout de chemin, il entendit crier : « Hé ! l’homme ! » et regardant du côté d’où venait la voix, il vit à peu de distance, sur le balcon d’une petite maison isolée, et au milieu d’une nichée de petits enfants, une pauvre femme qui, continuant d’appeler, lui faisait signe de la main de venir à elle. Il y courut.

« Bon jeune homme, dit la femme, lorsqu’il fut près la maison, au nom de vos parents défunts, ayez la charité d’aller avertir le commissaire que nous sommes oubliés ici. On nous a renfermés dans la maison comme suspects, parce que mon pauvre mari est mort ; on a cloué la porte, comme vous voyez ; et depuis hier matin personne n’est venu nous apporter à manger. Depuis tant d’heures que nous sommes ici en observation, pas un chrétien n’a passé à qui je pusse demander cette grâce ; et ces pauvres innocents meurent de faim.

— De faim ! s’écria Renzo ; et mettant aussitôt les mains dans ses poches : Voici, voici, dit-il en en tirant les deux pains. Descendez-moi quelque chose où je puisse les mettre.

— Que Dieu vous en récompense ! dit la femme ; attendez un instant ; » et elle alla chercher un panier et une corde avec laquelle elle le lui descendit. Renzo se souvint en ce moment de ces pains qu’il avait trouvés près de la croix de San Dionigi, lors de sa première entrée à Milan, et il dit en lui-même : « Voilà : c’est une restitution, et valant peut-être mieux que si je les avais rendus à leur maître véritable ; car ici c’est vraiment une œuvre de miséricorde. »

« Quant au commissaire dont vous parlez, chère femme, dit-il ensuite en mettant les pains dans le panier, je ne puis vous servir, parce que, à dire vrai, je suis étranger et tout à fait neuf dans ce pays. Cependant si je rencontre quelqu’un qui soit un peu humain et à qui l’on puisse parler, je lui donnerai la commission. »

La femme le pria de faire ainsi, et lui dit le nom de la rue, afin qu’il pût l’indiquer.

« Vous aussi, reprit Renzo, vous pourriez, je pense, me rendre un service, un grand service, sans qu’il vous en coûte de la peine. Je cherche la maison d’une grande famille de Milan, la famille ***. Pourriez-vous me dire où c’est ?

— Je sais bien qu’il y a ici une famille de ce nom, répondit la femme ; mais,