Page:Alessandro Manzoni - Les fiancés, trad. Montgrand, 1877.djvu/534

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saisi et condamné, comme fameux untore, l’un des hommes de cette profession, Giangiacomo Mora, nom qui, pendant longtemps, a conservé une célébrité locale d’infamie et qui en mériterait une bien plus étendue et plus durable de pitié. L’on ne voyait guère de gens qui n’eussent dans une main un bâton, quelquefois même un pistolet, comme avertissement et signe de menace pour qui eût voulu les approcher de trop près, tandis que dans l’autre main ils tenaient, les uns des pastilles odorantes, les autres des boules de métal ou de bois creuses et percées à jour, dans lesquelles on mettait des éponges imbibées de vinaigre préparé ; et ils les portaient de temps en temps à leur nez ou les y tenaient constamment. Quelques-uns suspendaient à leur cou un petit flacon contenant de l’argent vif, persuadés que cette substance avait la vertu d’absorber et de retenir toute émanation pestilentielle, et ils avaient soin de le renouveler au bout de tel nombre de jours. Les gentilshommes, bien loin de paraître avec leur cortège accoutumé, allaient, un panier sous le bras, se pourvoir eux-mêmes des choses nécessaires à la vie. S’il arrivait que deux amis se rencontrassent dans la rue, ils se faisaient de loin, et à la hâte, un salut silencieux. Chacun, en marchant, s’étudiait, non sans beaucoup de peine, à éviter les objets dégoûtants et imprégnés de peste qui étaient épars sur le sol ou qui même, en quelques endroits, le couvraient entièrement ; chacun cherchait à tenir le milieu de la rue, dans l’appréhension d’autres saletés, si ce n’était pis encore, qui pouvaient tomber des fenêtres ; des poudres vénéneuses que l’on disait être jetées de là-haut sur les passants ; des murailles enfin qui pouvaient être ointes. C’est ainsi que l’ignorance, successivement courageuse et timide à rebours de la raison, ajoutait maintenant des peines à d’autres peines, et donnait de fausses terreurs en compensation des craintes raisonnables et salutaires qu’elle avait, dans le principe, fait repousser.

Telles étaient, parmi les personnes qui se montraient hors de leurs demeures, les habitudes actuelles et les allures de celles qui, en santé et dans l’aisance, fournissaient le moins à ce que le tableau de la population présentait de lamentable et de hideux. Car, après tant d’images de misère, et en pensant aux misères plus affligeantes encore au milieu desquelles nous aurons à conduire le lecteur, nous ne nous arrêterons pas en ce moment à dire ce qu’était l’aspect des pestiférés qui se traînaient ou gisaient dans les rues, des indigents, des femmes, des enfants. Il était tel que celui qui arrêtait ses regards sur tant de souffrances, pouvait trouver une sorte de soulagement né du désespoir même, dans ce qui maintenant, à la distance qui nous sépare, se présente à nous comme le comble des maux ; je veux dire dans la pensée et la vue du petit nombre auquel les vivants étaient réduits.

Renzo, à travers cette vaste scène de désolation, avait déjà fait une bonne partie de son chemin lorsque, étant encore assez loin d’une rue dans laquelle il devait tourner, il entendit, comme venant de là, une rumeur confuse où l’affreux tintement de sonnettes se faisait, comme à l’ordinaire, remarquer.

Arrivé au coin de la rue, qui était une des plus larges, il vit dans le milieu quatre chariots arrêtés, et là le même mouvement qui se voit dans un marché