Page:Alessandro Manzoni - Les fiancés, trad. Montgrand, 1877.djvu/55

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Cette page a été validée par deux contributeurs.


— Non, non, plus de chansons : parlez clair et tout de suite.

— Vous voulez donc ma mort ?

— Je veux savoir ce que j’ai motif de savoir.

— Mais, si je parle, je suis mort. Ne dois-je pas prendre intérêt à ma vie ?

— Donc, parlez. »

Ce « donc » fut prononcé avec une telle énergie, l’air de figure de Renzo devint si menaçant, que don Abbondio ne put même plus supposer la possibilité de désobéir.

« Vous me promettez, vous me jurez, dit-il, de n’en parler à qui que ce soit, de ne jamais dire… ?

— Je vous promets que je vais faire quelque sottise, si vous ne me dites à l’instant le nom de cet homme. »

À cette nouvelle adjuration, don Abbondio, avec le visage et le regard de celui qui a dans sa bouche les tenailles de l’arracheur de dents, prononça : « Don…

— Don ? » répéta Renzo, comme pour aider le patient à mettre au jour le reste ; et il se tenait penché, l’oreille sur la bouche du curé, les bras tendus et les poings serrés en arrière.

« Don Rodrigo ! » dit rapidement le malheureux, précipitant ce peu de syllabes et glissant sur les consonnes, tant par l’effet de son trouble que parce que, appliquant le peu de liberté d’esprit qui lui restait à faire une transaction entre ses deux peurs, il semblait vouloir soustraire et faire disparaître le mot, dans le moment même où il était contraint à le faire entendre.

« Ah ! le chien ! hurla Renzo. Et comment a-t-il fait ? Que vous a-t-il dit pour… ?

— Ah ! vous demandez comment ? » répondit d’un ton presque d’humeur don Abbondio, qui, après un si grand sacrifice, se sentait en quelque sorte devenu celui à qui l’autre en devait. « Comment, n’est-ce pas ? je voudrais que la chose vous fût arrivée, comme elle m’est arrivée, à moi qui n’y suis pour rien ; bien sûrement, il ne vous serait pas resté tant de lubies en tête. » Et ici il se mit à lui retracer, sous des couleurs terribles, la funeste rencontre ; et, s’apercevant toujours plus, à mesure qu’il parlait, d’un grand courroux qu’il avait dans le corps, et qui, jusqu’alors, était demeuré caché et enveloppé dans la peur, voyant en même temps que Renzo, dans sa colère mêlée de confusion, restait immobile et la tête basse, il poursuivit en ricanant : « Vous avez fait là une belle