Page:Alessandro Manzoni - Les fiancés, trad. Montgrand, 1877.djvu/579

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ments imbibés et appliqués sur son corps ; de la tête à la ceinture, pas un fil qui ne fût chargé d’eau ; de la ceinture aux pieds, pas un qui ne fût chargé de boue ; ou, s’il s’y trouvait quelques points que la boue ne couvrît pas, c’étaient ceux-ci qu’on eût pris pour des éclaboussures. Qu’il eût eu avec cela un miroir pour s’y voir tout entier, coiffé de ce chapeau dont les bords déformés se rabattaient en tout sens, la figure encadrée de ces cheveux qui, en mèches allongées et aplaties, servaient d’autant à l’humecter ; et il aurait été encore plus frappé de la singularité de son air. Pour fatigué, il l’était peut-être, mais n’en savait rien ; et la fraîcheur de l’aube, venant par-dessus celle de la nuit et de ce joli petit bain, ne lui donnait que plus de vigueur et d’envie de marcher plus vite encore.

Il est à Pescate ; il fait son dernier bout de chemin le long de l’Adda, non toutefois sans jeter un coup d’œil mélancolique sur Pescarenico ; il dépasse le pont ; et, moitié par les voies frayées, moitié en traversant les champs, il arrive bientôt à la maison de son hôte et son ami. Celui-ci, qui venait de se lever et, debout sur sa porte, était à regarder le temps, lève les yeux vers cette figure d’homme si trempé, si crotté, tranchons le mot, si malpropre, et en même temps si vif et si dégagé dans son allure : de sa vie il n’avait vu un personnage plus mal accommodé et plus content.

« Oh ! oh ! dit-il, déjà ici ? et avec un temps pareil ? Quelles nouvelles ?

— Elle existe, dit Renzo ; elle existe, elle existe.

— En santé ?

— Guérie, ce qui vaut bien mieux. Je dois remercier le Seigneur et la sainte Vierge tous les jours de ma vie. Mais des choses surprenantes, des choses à faire trembler : je te conterai tout.

— Mais comme te voilà fait !

— Je suis beau, n’est-ce pas ?

— En vérité, tu pourrais te servir de tout le haut pour laver tout le bas. Mais attends, attends, que je te fasse un bon feu.

— Ce n’est pas de refus. Sais-tu où la pluie m’a pris ? À la porte même du lazaret. Mais ce n’est rien que cela. Le temps fait son métier, et moi le mien. »

L’ami alla et revint avec deux brassées de menu bois. Il en posa une à terre, mit l’autre sur le foyer ; et, avec un peu de braise qui restait de la veille, il fit bientôt flamber un beau feu. Renzo, pendant ce temps, avait ôté son chapeau de dessus sa tête et, après l’avoir secoué deux ou trois fois, l’avait jeté par terre. Moins facilement il s’était de même ôté sa soubreveste. Il tira de la poche de ses chausses son couteau dont la gaine toute ramollie semblait avoir été mise à fondre. Il le posa sur une étagère et dit :

« Il est bien arrangé aussi, celui-là ; mais c’est de l’eau, Dieu soit loué ! rien que de l’eau… Encore un peu, et j’allais… Je te conterai cela. » Et il se frottait les mains.

« À présent, fais-moi encore un plaisir, ajouta-t-il. Va me chercher ce petit paquet que j’ai laissé là-haut dans la chambre où tu m’as fait coucher ; car avant que ce que j’ai sur moi soit sec… ! »