Page:Alessandro Manzoni - Les fiancés, trad. Montgrand, 1877.djvu/592

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étaient verts, frais, dispos, à faire dire que celui qui devait un jour célébrer leurs obsèques était encore au séminaire à étudier son rudiment. Et dans un clin d’œil ils ont disparu, par centaines à la fois. Nous ne le verrons plus se promener avec ces coupe-jarrets à sa suite, avec cette fierté, cette morgue, cette taille plus raide qu’un pal, cette façon de regarder les gens qui eût fait croire que l’on n’était au monde que par sa permission. En attendant, c’est lui qui n’y est plus, et nous y sommes. Il n’enverra plus de ces certaines ambassades aux honnêtes gens. Il nous a donné bien du tourment à tous, voyez-vous, bien du tourment ; aujourd’hui nous pouvons le dire.

— Pour moi, je lui ai pardonné de bon cœur, dit Renzo.

— Et tu fais bien, c’est ton devoir ; répondit don Abbondio ; mais on peut aussi remercier le ciel de ce qu’il nous en a délivré. Maintenant, pour en revenir à nous, je vous répète ce que je vous ai dit : faites ce que vous croirez le mieux. Si vous voulez que ce soit moi qui vous marie, me voilà ; s’il vous est plus commode de faire autrement, libre à vous. Quant à la prise de corps, je vois bien moi-même que, n’y ayant plus maintenant personne qui ait les yeux sur vous et veuille vous faire du mal, ce n’est pas chose dont on doive beaucoup s’inquiéter ; d’autant que depuis a paru ce gracieux décret d’amnistie à la naissance du Sérénissime infant. Et puis, la peste ! Elle a passé un trait sur bien des choses, la peste ! Ainsi donc, si vous voulez… aujourd’hui c’est jeudi… dimanche je vous publie à l’église, parce que ce qui s’est fait jadis ne compte plus au bout d’un si long temps ; et puis j’aurai le plaisir de vous marier moi-même.

— Vous savez bien que nous n’étions venus que pour cela, dit Renzo.

— Fort bien ; et moi je suis à vos ordres : et je veux en informer sur-le-champ Son Éminence.

— Qui est Son Éminence ? demanda Agnese.

— Son Éminence, répondit don Abbondio, est notre cardinal-archevêque à qui Dieu veuille donner de longs jours.

— Oh ! quant à cela, je vous demande bien pardon, répliqua Agnese ; mais quoique je ne sois qu’une pauvre ignorante, je puis vous assurer qu’on ne l’appelle pas ainsi ; parce que, quand nous avons été la seconde fois pour lui parler, comme je vous parle à vous, l’un de ces messieurs les prêtres qui étaient là me prit à part et m’enseigna comment il fallait appeler ce monsieur, en me recommandant de lui dire Votre Illustrissime Seigneurie et Monseigneur.

— Et maintenant, s’il avait à vous renouveler son instruction, il vous dirait, entendez-vous bien, qu’il faut lui donner de l’éminence, parce que le pape, que Dieu veuille conserver aussi, a ordonné, depuis le mois de juin dernier, que l’on donne ce titre aux cardinaux. Et savez-vous ce qui l’y aura déterminé ? C’est que ce titre d’Illustrissime, qui était réservé pour eux et pour certains princes, vous voyez vous-mêmes ce qu’il est devenu et à combien de gens on le donne ; et Dieu sait comme ils le savourent ! Que devait faire le pape cependant ? L’ôter à tous ? C’était amener des plaintes, des réclamations, des désagréments de toutes sortes, sans compter que la chose eût continué comme par