Page:Alessandro Manzoni - Les fiancés, trad. Montgrand, 1877.djvu/64

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tordre le cou pour le repas de dimanche, et portez-les-lui ; car il ne faut jamais arriver chez ces messieurs les mains vides. Racontez-lui tout ce qui s’est passé ; et vous verrez qu’il vous dira sur-le-champ de ces choses qui ne nous viendraient pas à l’esprit, à nous, quand nous y penserions une année entière. »

Renzo goûta fort cet avis ; Lucia l’approuva, et Agnese, toute fière de l’avoir donné, tira l’une après l’autre les pauvres bêtes de la cage à poulets, réunit leur huit pattes, comme si elle eût fait un bouquet de fleurs, les serra avec une ficelle, et les mit dans les mains de Renzo, qui, après des paroles d’espérance données et reçues, sortit du côté du jardin, pour ne pas être vu par les enfants qui n’auraient pas manqué de courir après en criant : « L’époux ! l’époux ! » Il s’en fut à travers champs et par les sentiers, frémissant, repensant à son malheur, et travaillant à l’avance le discours qu’il avait à faire au docteur Azzeca-Garbugli. Je laisse ensuite au lecteur à juger comment durent se trouver pendant le voyage les pauvres bêtes ainsi liées, la tête en bas, les pieds dans la main d’un homme qui, agité de tant de passions, accompagnait du geste les pensées qui lui passaient tumultueusement dans l’esprit. Tantôt il tendait le bras par colère, tantôt il le levait par désespoir, tantôt il le remuait en l’air comme par menace, et de toutes les manières il leur donnait de rudes secousses et faisait sauter ces quatre têtes pendantes qui au milieu de tout cela s’étudiaient à se becqueter l’une l’autre, comme il arrive trop souvent entre compagnons d’infortune.

Arrivé au bourg, il demanda le logement du docteur. On le lui indiqua, et il s’y rendit. En y entrant, il se sentit saisi de cette timidité que les pauvres gens dépourvus d’instruction éprouvent en approchant d’un monsieur et d’un savant, et il oublia tous les discours qu’il avait préparés ; mais il jeta un coup d’œil sur les chapons et reprit courage. Étant entré dans la cuisine, il demanda à la servante si l’on pouvait parler à M. le docteur. La servante regarda les volailles, et, comme accoutumée à de pareils présents, elle mit la main dessus, quoique Renzo essayât de les retirer à lui, parce qu’il voulait que le docteur vît et sût qu’il apportait quelque chose. Celui-ci arriva tout juste au moment où la femme disait : « Donnez et passez. » Renzo fit une grande révérence : le docteur l’accueillit avec bonté, en lui disant : « Venez, mon enfant, » et le fit entrer avec lui dans l’étude. C’était une grande pièce où, sur trois des murailles, étaient appendus les portraits des douze Césars, la quatrième étant couverte par une large bibliothèque garnie de vieux livres poudreux ; au milieu de l’appartement était une table chargée de citations, de requêtes, d’exploits, d’ordonnances ; trois ou quatre chaises se trouvaient autour, plus, sur l’un des côtés, un grand fauteuil à bras, dont le dos élevé et carré se terminait aux angles par deux orne-