Page:Alessandro Manzoni - Les fiancés, trad. Montgrand, 1877.djvu/82

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considérable) à la famille de Cristoforo : une somme à la veuve comme s’il lui constituait une seconde dot, et le reste aux huit enfants qu’avait laissés Cristoforo.

La résolution de Lodovico venait fort à propos pour ses hôtes, qui étaient, à cause de lui, dans un grand embarras. Le renvoyer du couvent, et l’exposer ainsi à la justice, c’est-à-dire à la vengeance de ses ennemis, n’était pas même un parti à soumettre au moindre examen. C’eût été même chose que renoncer à leurs privilèges, décréditer le couvent aux yeux du peuple, s’attirer le blâme de tous les capucins de l’univers pour avoir laissé porter atteinte aux droits de tous, susciter contre eux toutes les autorités ecclésiastiques qui se considéraient comme gardiennes de ce droit. D’un autre côté, la famille de celui qui avait été tué, très-puissante par elle-même et par ses alliances, se piquait d’avoir vengeance, et déclarait son ennemi quiconque tenterait d’y mettre empêchement. L’histoire ne dit pas qu’ils regrettassent beaucoup le défunt, ni même qu’une seule larme ait été répandue sur lui dans toute la parenté : elle dit seulement qu’ils brûlaient tous d’avoir dans leurs mains le meurtrier mort ou vif. Or, celui-ci, revêtant l’habit de capucin, arrangeait toutes choses. Il faisait, en quelque sorte, un acte d’amendement, s’imposait une pénitence, se reconnaissait implicitement coupable, se retirait de toute lutte ; c’était, en un mot, un ennemi qui dépose les armes. Rien n’empêchait ensuite les parents du mort, si cela leur convenait, de croire et de publier, en s’en glorifiant, qu’il s’était fait moine par désespoir et par crainte de leur colère. Et, après tout, réduire un homme à se dépouiller de son bien, à se raser la tête, à marcher nu-pieds, à coucher sur la paille, à vivre d’aumônes, pouvait paraître une punition suffisante, même à l’offensé le plus exigeant dans son orgueil.

Le père gardien se présenta, avec une humilité non dépourvue d’aisance, chez le frère du défunt, et, après mille protestations de respect pour sa très-illustre maison, et du désir de la contenter, et lui complaire en tout ce qui serait praticable, il parla du repentir de Lodovico et de sa détermination, faisant adroitement sentir que la famille pouvait en être satisfaite, et insinuant ensuite, avec douceur et plus de finesse encore, que soit qu’on l’eût ou non pour agréable, la chose devait être ainsi. Le frère se livra à des emportements que le capucin laissa s’évaporer, en disant de temps en temps : « C’est une trop juste douleur. » Il fit entendre que, dans tous les cas, sa famille aurait su tirer satisfaction de l’offense ; et le capucin, quoi qu’il en pensât, ne dit pas le contraire. Enfin, il demanda, il imposa comme condition, que le meurtrier de son frère quittât sans délai cette ville. Le gardien, dont c’était déjà l’intention, dit qu’il en serait ainsi, laissant l’autre croire, si cela lui plaisait, que c’était un acte d’obéissance ; et tout fut conclu. Tout le monde fut content : la famille, qui en sortait à son honneur ; les moines, qui sauvaient un homme et leurs privilèges, sans se faire aucun ennemi ; les amateurs de nobles coutumes, qui voyaient une affaire se terminer d’une manière convenable ; le peuple, qui voyait sortir de peine un homme auquel il voulait du bien, et qui, en même temps, admirait une