Page:Alessandro Manzoni - Les fiancés, trad. Montgrand, 1877.djvu/86

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conjoncture, mettre à la raison le marquis Stanislas, qui était ce rodomont que chacun sait, parla au contraire des pénitences et de la patience admirable d’un frère Simone, mort depuis plusieurs années. La compagnie partie, le maître encore tout ému repassait avec étonnement dans son esprit ce qu’il avait entendu, ce que lui-même avait dit ; et il murmurait entre ses dents : « Diable de moine (il faut bien que nous transcrivions ses propres paroles) ! diable de moine ! S’il était resté là quelques moments de plus, je crois que j’allais lui demander pardon moi-même de ce qu’il a tué mon frère. » Notre histoire marque expressément que depuis ce jour ce seigneur fut un peu moins vif et un peu plus traitable.

Le père Cristoforo marchait avec une douce satisfaction qu’il n’avait jamais ressentie depuis ce jour terrible à l’expiation duquel toute sa vie devait être consacrée. Il observait sans s’en apercevoir le silence imposé aux novices, absorbé qu’il était dans la pensée des fatigues, des privations et des humiliations qu’il souffrirait avec joie pour racheter sa faute. S’étant arrêté à l’heure de la réfection chez un bienfaiteur de l’ordre, il mangea avec une sorte de volupté du pain du pardon ; mais il en garda un morceau et le remit dans son panier pour le conserver comme un souvenir éternel.

Notre dessein n’est point de faire l’histoire de sa vie claustrale : nous dirons seulement que, remplissant toujours avec grand plaisir et grand zèle les deux sortes d’offices qui lui étaient ordinairement assignés, celui de prêcher et d’assister les mourants, il ne laissait jamais échapper l’occasion d’en exercer deux autres qu’il s’était imposés lui-même : concilier les différends et protéger les opprimés. Sa vieille habitude, sans qu’il s’en aperçût, entrait pour quelque chose dans ce penchant, ainsi qu’un petit reste d’esprit guerrier que les humiliations et les macérations n’avaient pu tout à fait éteindre. Son langage était habituellement humble et calme ; mais quand il s’agissait de justice ou de vérité combattue, l’homme d’un autre temps s’animait tout à coup de son ancienne véhémence qui, secondée et modifiée par une emphase solennelle dont l’usage de la chaire lui avait fait prendre le ton, donnait à ce langage un caractère particulier. Tout son maintien, comme sa physionomie, annonçait une longue guerre entre un naturel prompt, irascible, et une volonté opposée, habituellement victorieuse, toujours sur ses gardes et dirigée par des inspirations et des motifs supérieurs. Un de ses confrères, un ami, qui le connaissait bien, l’avait un jour comparé à ces paroles trop expressives dans leur forme naturelle, que certains hommes, bien élevés d’ailleurs, prononcent lorsque la passion prend le dessus, mais en les mutilant et en y changeant quelques lettres, ce qui n’empêche pas que sous ce déguisement elles ne rappellent leur primitive énergie.

Si une pauvre fille inconnue, dans la triste situation de Lucia, avait réclamé l’aide du père Cristoforo, il serait immédiatement accouru ; mais, s’agissant de Lucia, il accourut avec d’autant plus d’empressement qu’il connaissait et admirait son innocence, que déjà il était en souci sur ses périls et ressentait une sainte indignation pour la honteuse persécution dont elle était devenue