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JOURNAL DE MONSIEUR MURE

nous, la trouée béante du chemin de fer ; le profil noir d’un pont de fonte, solide et léger ; un enchevêtrement de rails courant au fond d’une sorte d’immense chenal sans eau, où des locomotives allaient et venaient dans un commencement d’obscurité bleuâtre. Les unes, celles qui partaient, se mettaient mathématiquement en mouvement, avec des hoquets de bêtes puissantes. D’autres revenaient, lentes, lasses peut-être, puis dégorgeaient tout à coup leur vapeur avec un formidable soupir de soulagement. Et des flocons de fumée noire sortaient des arches du pont, se déroulaient en anneaux grossissants, se dissipaient en buée. Çà et là, entre les fils pressés du télégraphe, des trains interminables manœuvraient, secouant longuement les plaques tournantes. Des signaux retournaient de temps en temps leur disque rouge et vert. Et tout cela, vivant d’une vie prodigieusement intense, était régulier, imposant et grandiose. On se sentait petit, soi, devant le spectacle tout moderne d’une force de la nature domptée par un effort collectif, multipliée, utilisée.

— Je n’avais jamais bien regardé le chemin de fer ! m’écriai-je. Je ne croyais pas que ce fut si beau !

— Mon impression a été la même, la première fois… le jour où je suis venu visiter l’appartement.

Et c’était ce qui l’avait décidée à se loger à un cinquième. À la longue, pourtant, l’œil s’accoutu-