Page:Alexis de Tocqueville - L'Ancien Régime et la Révolution, Lévy, 1866.djvu/303

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mourait, et jamais les cours de justice ne l’admirent. C’est l’idée-mère du socialisme moderne. Il est curieux de lui voir prendre d’abord racine dans le despotisme royal.

Durant les règnes qui suivirent celui de ce prince, l’administration apprit chaque jour au peuple, d’une manière plus pratique et mieux à sa portée, le mépris qu’il convient d’avoir pour la propriété privée. Lorsque, dans la seconde moitié du dix-huitième siècle, le goût des travaux publics, et en particulier des routes, commença à se répandre, le gouvernement ne fit pas difficulté de s’emparer de toutes les terres dont il avait besoin pour ses entreprises et de renverser les maisons qui l’y gênaient. La direction des ponts et chaussées était dès lors aussi éprise des beautés géométriques de la ligne droite qu’on l’a vu depuis ; elle évitait avec grand soin de suivre les chemins existants, pour peu qu’ils lui parussent un peu courbes, et, plutôt que de faire un léger détour, elle coupait à travers mille héritages. Les propriétés ainsi dévastées ou détruites étaient toujours arbitrairement et tardivement payées, et souvent ne l’étaient point du tout.

Lorsque l’assemblée provinciale de la basse Normandie prit l’administration des mains de l’intendant, elle constata que le prix de toutes les terres saisies d’autorité depuis vingt ans, en matière de chemins, était encore dû. La dette contractée ainsi, et non encore acquittée par l’État dans ce petit coin de France, s’élevait à 250.000 livres. Le nombre des grands propriétaires