Page:Alexis de Tocqueville - L'Ancien Régime et la Révolution, Lévy, 1866.djvu/305

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les droits individuels des vivants est de ne tenir aucun compte de la volonté des morts. Le mépris que témoignait l’administration de l’ancien régime à ceux-ci n’a été surpassé par aucun des pouvoirs qui lui ont succédé. Jamais surtout elle n’a rien fait voir de ce scrupule un peu méticuleux qui porte les Anglais à prêter à chaque citoyen toute la force du corps social pour l’aider à maintenir l’effet de ses dispositions dernières, et qui leur fait témoigner plus de respect encore à sa mémoire qu’à lui-même.

Les réquisitions, la vente obligatoire des denrées, le maximum, sont des mesures de gouvernement qui ont eu des précédents sous l’ancien régime. J’ai vu, dans des temps de disette, des administrateurs fixer d’avance le prix des denrées que les paysans apportaient au marché, et, comme ceux-ci, craignant d’être contraints, ne s’y présentaient pas, rendre des ordonnances pour les y obliger sous peine d’amende.

Mais rien ne fut d’un enseignement plus pernicieux que certaines formes que suivait la justice criminelle quand il s’agissait du peuple. Le pauvre était déjà beaucoup mieux garanti qu’on ne l’imagine contre les atteintes d’un citoyen plus riche ou plus puissant que lui ; mais avait-il affaire à l’État, il ne trouvait plus, comme je l’ai indiqué ailleurs, que des tribunaux exceptionnels, des juges prévenus, une procédure rapide ou illusoire, un arrêt exécutoire par provision et sans appel. « Commet le prévôt de la maréchaussée et son lieutenant pour connoître des émotions et attroupements qui pourroient