Page:Anatole France - Le Petit Pierre.djvu/24

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m’étais pas fait de bonne heure, pour mon usage, une morale indulgente. Loin d’en éprouver aucun regret, je n’ai point cessé de m’en féliciter. Ceux-là seuls sont doux à autrui qui sont doux à eux-mêmes.

Je fus baptisé en l’église Saint-Germain-des-Prés et tenu sur les fonts par une marraine qui était fée. Elle se nommait Marcelle parmi les hommes, était belle comme le jour et avait épousé un magot nommé Dupont, dont elle était folle, car les fées raffolent des magots. Elle jeta un sort sur mon berceau et partit aussitôt pour les pays d’outre-mer, avec son magot. Je l’ai entrevue un moment au commencement de mon adolescence, comme l’ombre blessée de Didon dans la forêt de myrtes, comme un rayon de lune dans la clairière. Ce ne fut qu’un éclair et ma mémoire en reste toute colorée et parfumée. Mon parrain, M. Pierre Danquin, m’a laissé des souvenirs moins rares. Je le vois encore, gros, court, ses cheveux gris tout bouclés, les joues rondes et lourdes, le regard doux et fin derrière ses lunettes d’or. Son ventre, à la Grimod de La Reynière, était couvert d’un beau gilet de satin à fleurs, brodé par les mains de