Page:Anatole France - Les Contes de Jacques Tournebroche.djvu/137

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Cette page n’a pas encore été corrigée


pas celui qu’une fille de son âge doit le plus redouter, quand elle se trouve seule de nuit dans une rue de Paris. »

Mon bon maître ne répondit point, mais Mlle Sophie dit avec beaucoup de sentiment :

« Je vous assure, ma tante, que monsieur l’abbé m’a sauvé la vie. »

Quelques mois après cette étrange aventure, mon bon maître fit le fatal voyage de Lyon qu’il n’acheva pas. Il fut indignement assassiné, et j’eus l’inconcevable douleur de le voir expirer dans mes bras. Les circonstances de cette mort n’ont point de lien avec le sujet que je traite ici. J’ai pris soin de les rapporter ailleurs ; elles sont mémorables, et je ne crois pas qu’on les oublie jamais. Je puis dire que ce voyage fut de toutes façons infortuné, car, après y avoir perdu le meilleur des maîtres, j’y fus quitté par une maîtresse qui m’aimait, mais n’aimait pas que moi, et dont la perte me fut sensible après celle de mon bon maître. C’est une erreur de croire qu’un cœur frappé d’un mal cruel devient insensible aux nouveaux