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LES DIEUX ONT SOIF

la silhouette d’un sans-culotte, en bonnet rouge et en carmagnole, qui devait, dans son jeu de cartes, remplacer le valet de pique condamné.

On gratta à la porte et une fille, une campagnarde, parut, plus large que haute, rousse, bancale, une loupe lui cachant l’œil gauche, l’œil droit d’un bleu si pâle qu’il en paraissait blanc, les lèvres énormes et les dents débordant les lèvres.

Elle demanda à Gamelin si c’était lui le peintre et s’il pouvait lui faire un portrait de son fiancé, Ferrand (Jules), volontaire à l’armée des Ardennes.

Gamelin répondit qu’il ferait volontiers ce portrait au retour du brave guerrier.

La fille demanda avec une douceur pressante que ce fût tout de suite.

Le peintre, souriant malgré lui, objecta qu’il ne pouvait rien faire sans le modèle.

La pauvre créature ne répondit rien : elle n’avait pas prévu cette difficulté. La tête inclinée sur l’épaule gauche, les mains jointes sur le ventre, elle demeurait inerte et muette et semblait accablée de chagrin. Touché et amusé de tant de simplicité, le peintre, pour distraire la malheureuse amante, lui mit dans la main un des volontaires qu’il avait peints à