Page:Anatole France - Nos enfants.djvu/46

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LE COURAGE


Louison et Frédéric s’en vont à l’école, par la rue du village. Le soleil rit et les deux enfants chantent. Ils chantent comme le rossignol, parce qu’ils ont comme lui le cœur gai. Ils chantent une vieille chanson qu’ont chantée leurs grand’mères quand elles étaient des petites filles et que chanteront un jour les enfants de leurs enfants ; car les chansons sont de frêles immortelles, elles volent de lèvre en lèvre à travers les âges. Les lèvres, un jour décolorées, se taisent les unes après les autres, et la chanson vole toujours. Il y a des chansons qui nous viennent du temps où tous les hommes étaient bergers et toutes les femmes bergères. C’est pourquoi elles ne parlent que de moutons et de loups.

Louison et Frédéric chantent ; leur bouche est ronde comme une fleur et leur chanson s’élance, aigrelette et claire, dans l’air matinal. Mais voici que soudain le son hésite dans le gosier de Frédéric.

Quelle puissance invisible a donc étranglé la chanson dans la gorge de l’écolier ? — C’est la peur. Chaque jour, il rencontre fatalement au bout de la rue du village le chien du charcutier, et chaque jour il sent à cette vue son cœur se serrer et ses jambes mollir. Pourtant le chien du charcutier ne l’attaque ni ne menace. Il est paisiblement assis sur le seuil de la boutique de son maître. Mais il est noir, il a l’œil fixe