Page:Anatole France - Rabelais, Calmann-Lévy, 1928.djvu/152

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— Mais que lui ont fait, s’écria en sortant le chercheur d’oracles, que lui ont fait ces pauvres diables de capucins et de minimes ? Ne sont-ils assez malheureux, les pauvres diables ? Ne sont-ils assez enfumés et parfumés de misère et calamité, les pauvres hères, dont la substance n’est que poisson ?… Il s’en va, par Dieu, damné comme un serpent, à trente mille hottées de diables. Médire de ces bons et vaillants piliers d’église ! (J’ai bien peur que, dans la pensée de notre auteur, il ne faille prononcer pilleurs d’église.) Il a grièvement péché. Son âne (pour son âme ; c’est une faute d’impression, sans doute, mais elle a l’air d’être faite exprès), son âne s’en va à trente mille pannerées de diables.

Propos malsonnants sur l’immortalité de l’âme. Voilà en cette année 1546 de quoi faire brûler le livre avec l’auteur. Cette année-là, Étienne Dolet fut brûlé et étranglé sur la place Maubert à Paris, pour moins, pour trois mots traduits de Platon. Mais c’était un homme grave. Les plaisanteries de Rabelais ne tiraient pas à conséquence. Il pouvait tout dire. Et, en dépit de ce mauvais jeu de mots, je pense qu’il croyait à l’immortalité de l’âme, je pense qu’il y croyait au moins cinq jours sur sept, ce qui est beaucoup.

Panurge a enfilé l’escalier. Pour rien au monde, il ne retournerait au chevet du vieux poète mourant. Il a trop peur des farfadets. Rabelais, autant que Panurge, a peur des farfadets. Il les