Page:Anatole France - Rabelais, Calmann-Lévy, 1928.djvu/39

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Nous le voyons, en médecine, partagé entre deux doctrines, l’autorité des anciens, qui était alors souveraine (on jurait par Hippocrate), et l’étude de la nature, à laquelle son génie le portait constamment. Il faisait des dissections, pratique condamnée par l’Église et réprouvée par les mœurs, à laquelle les savants ne se livraient guère. André Vésale, trop jeune encore, n’avait pas commencé sa chasse aux cadavres sous les gibets et dans les cimetières. Rabelais, dans l’Hôtel-Dieu de Lyon, disséqua publiquement un pendu. Étienne Dolet, qui s’était fait déjà un nom parmi les humanistes, célébra ce fait comme extraordinaire et louable, dans un discours en vers latins que, par une fiction hardie, il mettait dans la bouche du supplicié. Il lui faisait dire :

« Étranglé par le nœud fatal, je pendais misérablement à la potence. Fortune inespérée et qu’à peine j’eusse osé demander au grand Jupiter ! Me voici l’objet des regards d’une vaste assemblée ; me voici disséqué par le plus savant des médecins, qui va faire admirer dans la machine de mon corps l’ordre incomparable, la sublime beauté de la structure du corps humain, chef-d’œuvre du Créateur. La foule regarde, attentive… Quel insigne honneur et quel excès de gloire ! Et dire que j’allais être le jouet des vents, la proie des corbeaux tournoyants et rapaces ! Ah ! le sort peut maintenant se déchaîner contre moi. Je nage dans la gloire. »