Page:Anthologie contemporaine, Première série, 1887.djvu/170

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années, furent à la fin découvertes par le noble protecteur de la Nina. Un flagrant délit, s’il vous plaît. Impossible de nier. Il y eut là une scène à trois que je m’imagine, mais qui eut, grâce à quelque combinaison que l’histoire a malheureusement gardée pour elle, un résultat inattendu. Raymond passa au titre de protecteur sérieux, et le protecteur à celui d’amant aimé pour lui-même ; du reste, le résultat financier demeura identique.

Tout bonheur a une fin. Le prince mourut, peu après pour avoir été trop heureux. Il mourut le sourire sur les lèvres, se disant qu’il avait été enfin, au déclin de sa vie, apprécié comme il méritait de l’être. Par testament, il laissa à Nina une fort belle somme. La famille la lui disputa. Elle voulut plaider et le prenait de haut. Ah ! on verra de quel bois elle se chauffait. Tas de pleutres, va ! Des princes, des riches, des millionnaires disputant à une pauvre femme ce legs, dernier témoignage d’estime et d’amitié ! Il n’y a donc rien de sacré pour les grands seigneurs d’aujourd’hui ! Misère d’elle ! Si ça n’avait tenu qu’à sa volonté, tous les palais du monde eussent été en cendres, tous les nobles décapités ! Raymond calma cette juste colère, l’amena à transiger ; on offrait cent mille francs. Ils l’acceptèrent. Le noyau était fait ; au bout d’un mois ils étaient mariés.

Alors il eut un atelier très vaste, sobrement orné, où vinrent de nombreux visiteurs attirés par la beauté provocante de la femme du peintre. Ah ! qu’elle était jolie avec la volupté de son sourire et de ses larges yeux noirs ! Une taille si mince ! des épaules exquises. Un corps de déesse… Car le corps valait le visage au moins, et le seul succès de Raymond fut celui où, un jour, entraîné par ce violent amour de l’art devant lequel s’effacent les mesquines pudeurs bourgeoises, il exposa au Salon le portrait de sa femme, vêtue seulement de ses deux mains, qui voilaient son front rougissant. Quel triomphe !… On s’étouffait pour le regarder. Là, dans le cadre immense, toute nue, debout, de face, éblouissante, adorable, parfaite, ayant trouvé par un geste chaste le moyen d’être férocement impudique et de donner au nu toutes les saveurs d’un déshabillé.

C’est en la voyant ainsi que le grand peintre Humbert en devint follement amoureux. Il se fit présenter ; Raymond le reçut les sourcils froncés, la mine hautaine, tandis que la Nina riait sournoisement derrière son dos. Il ne fallait pas compter qu’il serait familièrement accueilli. Ses tentatives échouèrent ; à la fin on lui fît comprendre que lui, homme marié, ne pouvait venir seul chez Mme Raymond. Il devait amener sa femme, une charmante petite Italienne épousée quelques années auparavant. Humbert fit d’abord la grimace. Il n’était pas encore bien loin le temps où la beauté de Nina se taxait hautement sur l’asphalte parisien. Le mariage n’avait pas donné l’honorabilité. Mais il était si terriblement