Page:Anthologie contemporaine, Première série, 1887.djvu/21

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se plaisait à écouter le chant des rossignols quand la lune se lève et à regarder, accoudé au balcon, les lointaines étoiles. On donna une fête en son honneur dans une vaste salle aux murs de marbre rose, qu’éclairaient des lustres en diamant ; les plus belles des fées, pour le plaisir de ses yeux, dansaient en rond, se tenant par la main, laissant traîner des écharpes. Il éprouvait une joie si grande, malgré de cruels tiraillements d’estomac, qu’il eût voulu que les danses durassent toujours. Cependant il devenait de plus en plus faible, et il comprit qu’il ne tarderait pas à mourir s’il ne prenait point quelque nourriture. Il avoua à l’une des fées l’état où il se trouvait, osa même lui demander à quelle heure on souperait. « Eh ! quand il vous plaira ! » dit-elle. Elle donna un ordre, et voici qu’un petit page, qui était un gnome, apporta au prince, pour potage, une goutte de rosée sur une feuille d’acacia. Ah ! l’excellent potage ! Le convié des fées déclara qu’on ne saurait rien imaginer de meilleur. On lui offrit ensuite pour rôti une aile de papillon dorée à un rayon de soleil, — une épine d’aubépine avait servi de broche, — et il la mangea d’une seule bouchée, avec délice. Mais ce qui le charma surtout, ce fut le dessert, la trace d’un baiser d’abeilles sur un pétale de rose. « Eh bien ! dit la fée, avez-vous bien soupé, mon enfant ? » Il fit signe que oui, extasié, mais, en même temps, il pencha la tête et mourut d’inanition. C’est qu’il était un de ces pauvres êtres, — tels sont les poètes ici-bas, — trop purs et pas assez, trop divins pour partager les festins des hommes, trop humains pour souper chez les fées.