Page:Ardouin - Étude sur l’histoire d’Haïti, tome 4.djvu/29

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tière, objet de ses préventions, sinon de sa jalousie haineuse.

« Pourquoi, dit-il, avez-vous sacrifié les suisses ? C’est parce qu’ils étaient noirs. Pourquoi le général Rigaud refuse-t-il de m’obéir ? C’est parce que je suis noir  ; c’est parce qu’il m’a voué, à cause de ma couleur, une haine implacable[1]. Mulâtres ! je vois au fond de vos âmes ; vous étiez prêts à vous soulever contre moi. Mais en quittant le Port-Républicain pour me rendre au Cap, j’y laisse mon œil et mon bras : mon œil pour vous surveiller, mon bras qui saura vous atteindre. »

C’était dans l’église même, dans le temple consacré à la divinité par la religion qu’il semblait vénérer ; c’était du haut de la chaire qu’il se faisait ainsi l’apôtre de la haine et de la destruction des hommes !… Pour combler la mesure de son hypocrisie jésuitique, en descendant de cette chaire, où il n’aurait dû s’inspirer que de sentimens pieux et charitables, il alla se prosterner au pied du grand autel ; il eut l’air de prier Dieu avec ferveur et se releva, en faisant le signe de cette croix où le Fils de Dieu mourut pour avoir enseigné aux hommes à s’aimer tous comme frères !… Et T. Louverture put croire, en profanant ainsi les choses les plus sacrées, que la Providence divine ne lui ferait pas expier un jour ses sentimens haineux !…

En sortant de l’église où il avait jeté la consternation dans tous les cœurs des jaunes et des noirs présens, non des colons ravis de cette diatribe furibonde, il se rendit au palais du gouvernement, où d’autres colons et leurs femmes vinrent le féliciter de tout ce qu’il avait dit de me-

  1. Si Rigaud était guidé par de tels sentimens, aurait-il obéi à T. Louverture depuis le départ de Sonthonax jusqu’à celui d’Hédouville ?