Page:Asselin - Pensée française, pages choisies, 1937.djvu/11

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M. ÉMILE NELLIGAN




SA modestie pardonnera à notre vieille camaraderie d’esquisser ici quelques traits de son étrange figure. Ce sont d’intimes souvenances que partagent avec nous les fervents d’il y a quatre ou cinq ans, lors des amicales réunions dans la chambrette de la Montée du Zouave, chez Louvigny de Montigny.

Longtemps méconnu de ses amis, Nelligan parvint à se faufiler dans le cénacle des jeunes littérateurs qui avaient entrepris de combattre les tendances bourgeoises de notre littérature nationale. C’est lui qui proclamait les théories de l’art pour l’art et brandissait l’oriflamme de la rime millionnaire. Il psalmodiait plutôt ses vers qu’il ne les déclamait ; puis, tout à coup, il s’interrompait brusquement, roulait une cigarette et jetait sur l’auditoire un regard méfiant et circulaire. La plupart le trouvaient trop rêveur, et tous déchiffraient avec peine le sens de ses tirades accompagnées toujours de gestes très larges. Mais personne, cependant, ne se rendait compte du travail d’orientation qui se faisait alors chez le jeune poète.

M. Nelligan est avant tout un dilettante du mysticisme, chez qui la piété peut parfois passer pour