Page:Audoux - De la ville au moulin.djvu/121

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Je répondis sans hésiter :

— Je les emporterai tous dans mon cœur.

Valère Chatellier se renversa en arrière et ses lèvres s’ouvrirent.

Pour ce dernier jour toute la famille voulut accompagner les deux amis à la gare. Le train parti, tandis que tante Rude et les autres disaient leurs regrets de perdre deux aimables compagnons, j’écoutai cette résonance des rails que je connaissais si bien.

Mais ce soir, au lieu d’une chaîne grinçante, cela sonnait comme une cloche d’argent. Une claire et joyeuse cloche d’argent, nulle part attachée et sonnant à sa fantaisie.

Deux jours plus tard Valère m’annonçait qu’il venait de louer pour nous une petite maison dans la banlieue de Bordeaux, et je décidai enfin de parler à oncle meunier.

Sous prétexte d’une haie à réparer je l’entraînai assez loin du moulin. Comme nous passions auprès d’un puits, un gros lézard y grimpa, fit précipitamment le tour de la margelle et s’arrêta la tête en bas comme s’il regardait attentivement au fond.

Oncle meunier s’y pencha derrière lui en disant :

— Que voit-il ce lézard au fond du puits ?

Toute à mon idée je répondis sans réfléchir :

— Il interroge le destin.

Oncle meunier se releva en riant :

— Le destin qui est là-dedans est bien noir, fit-il.

Ces mots m’impressionnèrent désagréablement et je n’osais plus parler. Cependant il le fallait ; je comprenais bien que si je ne parlais pas aujourd’hui je ne parlerais pas davantage demain, et je