Page:Audoux - De la ville au moulin.djvu/149

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Cette page a été validée par deux contributeurs.


et un morceau de pain. Il boit le vin d’un trait et met le pain dans sa poche, puis le regard mauvais, il grommelle en s’en allant :

— Pourquoi qu’ils ont tout ceux-là, et moi rien ?

Valère éclate de rire :

— Il nous croit riche, le bonhomme.

Je ne ris pas comme lui ; inquiète soudain je réponds gravement :

— Il a raison, nous le sommes.

À l’heure de la promenade, pour être semblable au ciel et à la mer, je mets la robe bleue que Valère a choisie pour moi, parce qu’elle est de la même couleur que mes yeux et qu’elle fait valoir mes cheveux blonds.

Il le remarque, et tout son visage s’illumine ; il tourne autour de moi, efface un bouffant, redresse un pli. Et, toute sa tendresse revenue, il m’entoure de ses bras et dit avec ferveur :

— Je voudrais vivre seul avec toi dans une forêt perdue.

Dans le logement d’à côté ma jeune voisine chantonne en se faisant belle. Et, comme son mari la presse pour la promenade, elle lance à pleine voix :

Il faut tâcher de plaire à tous,
Pour que ton mari soit jaloux.
Et pour bien conserver tes droits,
Le faire enrager quelquefois.

Valère qui ne connaissait pas la chanson s’étonne et rit aux éclats ; il en oublie ses désirs de richesse, et, à son tour il me presse de partir ; il a hâte d’être