Page:Audoux - De la ville au moulin.djvu/173

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mots surtout ont été dit sur un ton si amer que je devine à travers eux une grande souffrance.

J’étends la main pour un geste affectueux, mais les yeux de Valère deviennent durs et il hausse la voix pour arrêter mon élan :

— La vérité, c’est qu’on t’a vue par la ville en compagnie d’un jeune homme, et que ce jeune homme a passé ici deux nuits en mon absence ; ose donc le nier.

Je comprends son erreur, et le détrompe :

— Je ne le nie pas, ce jeune homme, c’est Firmin.

Firmin ?

Valère reste immobile, tout son visage s’apaise tandis qu’il répète :

— Firmin. C’est Firmin.

J’attends un mot d’excuse, mais je n’ai pas vaincu, car Valère s’assombrit de nouveau :

— Ah ! oui, Firmin, vous vous entendez si bien tous deux qu’il ne manquera pas de dire comme toi si je l’interroge.

C’est à mon tour de hausser les épaules ; je n’attache du reste aucune importance à cet accès de jalousie ; la preuve de ce que j’avance est si facile à faire. Je guette seulement la minute où il me sera possible de parler avec amour de ma grossesse.

Valère s’est renversé sur le dossier de sa chaise. Il songe, les yeux fermés, une expression de dégoût aux lèvres.

J’ai peine à les reconnaître ces lèvres : elles sont sèches et craquelées, sans couleur ni fraîcheur.

Encouragée par le silence, j’implore :

— Valère, veux-tu m’écouter ?