Page:Audoux - De la ville au moulin.djvu/242

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bras gauche paraît inerte. Il va tête nue alors qu’il est engoncé dans un cache-nez qui lui couvre presque tout le visage. Peut-être, ainsi que Valère Chatellier, a-t-il été un homme droit, souple, à l’allure aisée et au col bien dégagé. Je le suis des yeux. Et, parce qu’il a le même repliement du genou que Valère, mon cœur se dérange et fait du bruit.


En mettant de l’ordre dans la chambre de Reine, j’ai trouvé dans une boîte la photographie d’un jeune homme que je ne connais pas. Longtemps j’ai tenu dans mes mains cette image au front plat, à la bouche ferme et aux yeux craintifs et fiers tout à la fois. Au verso, Reine, de sa fine écriture a mis une date, une date récente et qui ne répond à rien de ce que je sais.

J’ai tiré de ma poche la lettre reçue le matin même, avec l’espoir d’y trouver une indication.

Du haut de sa montagne Reine m’écrit :


« Notre maison d’ici est semblable à notre maison du moulin. Elle a aussi une chambre abandonnée dont la fenêtre s’ouvre sur le jardin et la porte sur trois marches de pierre qui regardent la rivière et le pré. Tout comme au moulin, par les nuits de lune, les lupeaux [1] viennent chanter sur les marches. Cette nuit, ne pouvant dormir, je suis allée les voir. Ils étaient nombreux, et tous le nez en l’air flûtaient leur note fine à la lune. Ma présence ne les a pas dérangés. On aurait

  1. Petits crapauds