Page:Audoux - De la ville au moulin.djvu/55

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Rude ni réfléchir à ce qui pouvait arriver, je cédai aux pleurs de Firmin et gardai Angèle à la maison. Elle devint vite une lourde charge ainsi que je l’avais prévu. Sans activité aucune, elle était au milieu de nous comme une pierre dans un rouage, nous gênant, et désorganisant ce que tante Rude avait si bien organisé. Elle réclamait cependant un métier qui la laisserait tout le jour assise auprès d’une fenêtre avec son travail sur les genoux.

Malgré sa répugnance pour les travaux des champs elle dut m’aider à faire les foins. Elle traînait plutôt qu’elle ne portait ses instruments de fanage, et à tout instant je l’entendais dire :

— Vierge Marie, vous qui pouvez tout, faites que ma fourche soit moins lourde.

Firmin n’était pas moins déprimé qu’Angèle. Le chagrin qu’il portait en lui et cachait à tous, lui ôtait avec le goût du jeu celui du boire et du manger. Il ne pouvait se faire à l’idée de savoir notre père hors de la maison. Il disait :

— Je vois toujours maman seule chez nous, et c’est comme si papa était mort.

Et souvent, le soir, à mon retour des champs, je le retrouvais, le regard fixe, et les bras ballants, à côté d’Angèle, accroupie et somnolente.

À travers son tourment, il eut pourtant un instant de gaîté pour se moquer de tante Rude. Elle les supportait mal, Angèle et lui, à cause de leur indolence, et il ne faisait pas bon pour eux à se trouver sur son chemin. Un jour qu’elle sortait de chez nous en fermant la porte avec un fracas qui avait fait trembler les murs, Firmin se précipita