Page:Audoux - De la ville au moulin.djvu/95

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J’en restais atterrée.

Ainsi, l’amour, c’était cela. C’était ce désir constant d’avoir auprès de soi un être qui ne vous était de rien, et dont on se moquait la veille. C’était cela qui encerclait votre pensée et ne la laissait s’égarer sur rien d’autre. Cela enfin qui avait lancé Valère Chatellier sur ma bouche, au risque d’être pris pour un malhonnête homme et chassé honteusement de la maison.

Et ce qui jusqu’alors n’avait été pour moi qu’un ennui mêlé de je ne savais quelle joie, devint brusquement une crainte pleine d’angoisse.

« Est-ce que j’allais devenir capable de me jeter à l’improviste sur la bouche de Valère Chatellier ? » Une révolte toute faite de honte fit jaillir mes larmes. J’appuyais durement mes poings fermés sur mon cœur.

— Non, non, et non. Puisque je ne veux pas me marier, j’échapperai à l’amour. Je ne suis pas une petite fille, Dieu merci ! J’ai vingt ans bien sonnés. De plus, ne suis-je pas Annette Beaubois ? Annette Beaubois, qui a peiné pour élever les enfants de ses parents. Annette Beaubois, qui a formé ses muscles en ramassant le blé derrière l’homme à la faux et en chargeant, comme un homme, des sacs de pommes de terre sur ses épaules. Annette Beaubois, oui, consciente de sa force et de son courage, et qui se défendra contre l’amour comme elle s’est défendue contre la misère et la rancune.

Pour m’aider à vaincre, n’ai je pas l’affection des miens ? N’ai-je pas surtout l’affection dévouée et si compréhensive d’oncle meunier ? Hier encore,