Page:Augier - Théatre complet, tome 4.djvu/15

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pauvres, Séraphine, entre le quatrième et le cinquième acte, fût victime de la petite vérole, châtiment naturel de sa perversité ! À cette condition ils amnistiaient la pièce ; c’est là ce qu’ils appellent la moralité du théâtre, — en sorte que les Lionnes pauvres auraient pu s’intituler : De l’utilité de la vaccine.

Cette bouffonnerie se rattache cependant à une théorie littéraire qui vaut la peine d’être discutée.

La morale au théâtre consiste-t-elle, comme le soutiennent quelques personnes, dans la récompense de la vertu et la punition du vice, ou seulement dans l’impression qu’emporte le spectateur ? Je laisse sur ce chapitre la parole au grand Corneille :

« L’utilité du poème dramatique se rencontre en la naïve peinture des vices et des vertus, qui ne manque jamais à faire son effet quand elle est bien achevée et que les traits en sont si reconnaissables, qu’on ne peut les confondre l’un dans l’autre, ni prendre le vice pour la vertu. Celle-ci se fait alors toujours aimer, quoique malheureuse ; et celui-là se fait toujours haïr, bien que triomphant. Les anciens se sont fort souvent contentés de cette peinture, sans se mettre en peine de faire récompenser les bonnes actions et punir les mauvaises[1]… »

Le système contraire « n’est pas un précepte de l’art, mais un usage que nous avons embrassé, dont chacun peut se départir à ses périls. Il était dès le temps d’Aristote, et peut-être qu’il ne plaisait pas trop à ce philosophe, puisqu’il dit qu’il n’a eu vogue que par l’imbécillité du jugement des spectateurs[2]… »

Corneille dit encore dans l’épître qui précède la Suite du Menteur :

« Comme le portrait d’une laide femme ne laisse pas d’être beau, et qu’il n’est besoin d’avertir que l’original n’en est pas aimable, pour empêcher qu’on l’aime ; il en est de même dans notre peinture parlante, quand le crime est bien peint de ses couleurs, quand les imperfections sont bien figurées,

  1. Premier discours du Poème dramatique.
  2. Ibid.