Page:Austen - Les Cinq filles de Mrs Bennet.djvu/24

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Jane cédait de plus en plus à la sympathie qu’elle avait ressentie dès le commencement pour Mr. Bingley. Bien heureusement, pensait Elizabeth, personne ne devait s’en apercevoir. Car, à beaucoup de sensibilité Jane unissait une égalité d’humeur et une maîtrise d’elle-même qui la préservait des curiosités indiscrètes.

Elizabeth fit part de ces réflexions à miss Lucas.

— Il peut être agréable en pareil cas de tromper des indifférents, répondit Charlotte ; mais une telle réserve ne peut-elle parfois devenir un désavantage ? Si une jeune fille cache avec tant de soin sa préférence à celui qui en est l’objet, elle risque de perdre l’occasion de le fixer, et se dire ensuite que le monde n’y a rien vu est une bien mince consolation. La gratitude et la vanité jouent un tel rôle dans le développement d’une inclination qu’il n’est pas prudent de l’abandonner à elle-même. Votre sœur plaît à Bingley sans aucun doute, mais tout peut en rester là, si elle ne l’encourage pas.

— Votre conseil serait excellent, si le désir de faire un beau mariage était seul en question ; mais ce n’est pas le cas de Jane. Elle n’agit point par calcul ; elle n’est même pas encore sûre de la profondeur du sentiment qu’elle éprouve, et elle se demande sans doute si ce sentiment est raisonnable. Voilà seulement quinze jours qu’elle a fait la connaissance de Mr. Bingley : elle a bien dansé quatre fois avec lui à Meryton, l’a vu en visite à Netherfield un matin, et s’est trouvée à plusieurs dîners où lui-même était invité ; mais ce n’est pas assez pour le bien connaître.

— Allons, dit Charlotte, je fais de tout cœur des vœux pour le bonheur de Jane ; mais je crois qu’elle aurait tout autant de chances d’être heureuse, si elle épousait Mr. Bingley demain que si elle se met à étudier son caractère pendant une année entière ; car le bonheur en ménage est pure affaire de hasard. La félicité de deux époux ne m’apparaît pas devoir être plus grande du fait qu’ils se connaissaient à fond