Page:Béranger - Chansons anciennes et posthumes.djvu/617

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LE SAVANT


Air :


Un bon vieillard consultait une sphère.
        À rêver vingt fois il se prend.
Vient un savant qui le regarde faire,
        Et dit tout haut : — Pauvre ignorant !
Apprends de nous les secrets que tu sondes,
        Si tu n’es le fou qui, dit-on,
Traite de fous ceux qui pèsent les mondes
        Dans la balance de Newton.

À ce propos le vieillard de sourire :
        — L’attraction m’a peu séduit.
N’en parlons pas ; mais vous, daignez me dire
        Comment la chaleur se produit.
Dans tout système, un seul fait qu’on ignore
        Doit tenir le doute en éveil.
Or il vous reste à deviner encore
        La grande énigme du soleil.

Vos devanciers vous ont dressé l’échelle :
        Montez ; ils vous tendent la main.
Faites qu’à tous votre savoir révèle
        Un progrès de l’esprit humain.
Qui ne connaît jusqu’au moindre cratère
        Ce monde orphelin de ses dieux ?
Nous n’avons plus d’inconnu sur la terre :
        Il nous faut l’inconnu des cieux.

Trop longtemps l’homme à la taille du globe
        De ses dieux borna la hauteur.
Creusez le ciel ; que rien ne nous dérobe
        L’œuvre sans fin du Créateur.
Le mouvement part de sa main féconde :
        Suivez-le, mais les yeux ouverts,
Et révélez à notre petit monde
        Le Dieu de l’immense univers.

Au sentiment accordez une place…
        À ces mots le savant s’enfuit.
— Ce fou, dit-il, aurait besoin de glace.
        Le sentiment n’est qu’un produit.
Mais le vieillard lui crie : — À tort, vous dis-je,
        La mécanique est votre loi ;
C’est Dieu lui seul, oui, c’est Dieu qui dirige
        Tous ces globes où l’homme est roi.