Page:Bainville - Histoire de deux peuples.djvu/106

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Talleyrand qui lui conseillait de ménager cette puissance. En 1805, exposant à Haugwitz les raisons pour lesquelles il tenait à l’amitié de la Prusse, il lui représentait qu’un rapprochement entre la France et l’Autriche serait la chose la plus facile du monde. Seulement, ajoutait-il par un mot révélateur, « cette alliance n’est pas du goût de ma nation, et, quant à celui-là, je le consulte plus qu’on ne pense ». Napoléon flattait à ce point « le goût de la nation », la grande passion de 1792, en écrasant l’Autriche, que quand, naguère, un antimilitariste célèbre voulut « planter le drapeau dans le fumier », un vétéran de la démocratie, Camille Pelletan, lui reprocha d’avoir choisi le drapeau de Wagram, symbole des victoires de la liberté sur les puissances de réaction.

Ainsi la Révolution et l’Empire prétendaient mieux faire que la monarchie, ou plutôt restaurer dans sa pureté l’ancienne politique nationale et royale antérieure à 1756. C’est en ce sens qu’on a pu dire que la Révolution avait « continué » l’ancien régime. Elle l’a continué, sans doute, mais à contre-sens, entêtée dans la lettre d’une tradition dont elle ne comprenait pas l’esprit. Par elle fut compromise de la manière la plus grave l’œuvre accomplie, gâché le résultat des efforts heureux poursuivis par plusieurs générations de Français. Dans le réseau subtil et complexe des traités de Westphalie, elle jeta son principe unitaire. Par son propagandisme, elle éveilla en Allemagne l'idée de nationalité. Par ses annexions brutales et sans mesure, par les vexations de la guerre et de la conquête, elle fit oublier le règne pacifique de l’influence et de la civilisation françaises, engendra des besoins de vengeance. Elle accomplit, en résumé, tout ce qu’il fallait éviter avec le plus de soin pour ne pas unir les Allemands contre nous, ne pas ressusciter pour la France le péril d’une grande Germanie.