Page:Baltasar Gracián - L’Homme de cour.djvu/108

La bibliothèque libre.
Aller à la navigation Aller à la recherche
Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.
108
L’HOMME DE COUR

C’est un oracle domestique. Plusieurs ont péri parce qu’ils se défiaient trop d’eux-mêmes. Mais à quoi sert de se défier, si l’on ne cherche pas le remède ? Quelques-uns ont un cœur qui leur dit tout : marque certaine d’un riche fonds, car ce cœur les prévient toujours, et sonne le tocsin aux approches du mal pour les faire courir au remède. Il n’est pas d’un homme sage de sortir pour aller recevoir les maux, mais bien d’aller au-devant pour les écarter.

CLXXIX

Se retenir de parler,
c’est le sceau de la capacité.

Un cœur sans secret, c’est une lettre ouverte. Où il y a du fonds, les secrets y sont profonds, car il faut qu’il y ait de grands espaces et de grands creux, là où peut tenir à l’aise tout ce qu’on y jette. La retenue vient du grand empire que l’on a sur soi-même, et c’est là ce qui s’appelle un vrai triomphe. L’on paie tribut à autant de gens que l’on se découvre. La sûreté de la prudence consiste dans la modération intérieure. Les pièges qu’on tend à la discrétion sont de contredire, pour tirer une explication ; et de jeter des mots piquants, pour faire prendre feu. C’est alors que l’homme sage doit se tenir plus resserré. Les choses que l’on veut faire ne se doivent pas dire, et celles qui sont bonnes à dire ne sont pas bonnes à faire.