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L’HOMME DE COUR

Ils perdent leur temps et leur patience à ce qu’il fallait laisser, et puis il ne leur en reste plus à donner à ce qu’ils ont laissé.

CXXXVII

Il ne faut au sage que lui-même.

Un sage de Grèce se tenait lui-même lieu de toutes choses, et tout ce qu’il avait était toujours avec lui. S’il est vrai qu’un ami universel suffit, pour rendre aussi content, que si l’on possédait Rome et tout le reste de l’univers, deviens ami de toi-même, et tu pourras vivre tout seul. Que te pourra-t-il manquer, si tu n’as point de plus bel entretien, ni de plus grand plaisir qu’avec toi-même ? Tu ne dépendras que de toi seul ; et par là tu ressembleras au souverain être. Celui qui peut bien vivre tout seul ne tient rien de la bête, mais beaucoup du sage, et tout de Dieu.

CXXXVIII

L’art de laisser aller les choses comme elles peuvent, surtout quand la mer est orageuse.

Il y a des tempêtes et des ouragans dans la vie humaine ; c’est prudence de se retirer au port pour les laisser passer. Très souvent les remèdes font empirer les maux. Quand la mer des humeurs est agitée, laissez faire à la nature ; si c’est la mer des mœurs, laissez faire à la morale. Il faut autant d’habileté au médecin pour ne pas