Page:Balzac - Œuvres complètes, éd. Houssiaux, 1874, tome 17.djvu/123

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travailler pour vous ! moi qui vous ai livré les économies de toute ma vie ! moi qui, pendant quatre ans, ai partagé mon pain, le pain d’une pauvre ouvrière, avec vous, et qui vous prêtais tout, jusqu’à mon courage.

— Mademoiselle, assez ! assez ! dit-il en se mettant à ses genoux et lui tendant les mains. N’ajoutez pas un mot ! Dans trois jours je parlerai, je vous dirai tout ; laissez-moi, dit-il en lui baisant les mains, laissez-moi être heureux, j’aime et je suis aimé.

— Eh bien ! sois heureux, mon enfant, dit-elle en le relevant.

Puis elle l’embrassa sur le front et dans les cheveux avec la frénésie que doit avoir le condamné à mort en savourant sa dernière matinée.

— Ah ! vous êtes la plus noble et la meilleure des créatures, vous êtes l’égale de celle que j’aime, dit le pauvre artiste.

— Je vous aime assez encore pour trembler de votre avenir, reprit-elle d’un air sombre. Judas s’est pendu !… tous les ingrats finissent mal ! Vous me quittez, vous ne ferez plus rien qui vaille ! Songez que, sans nous marier, car je suis une vieille fille, je le sais, je ne veux pas étouffer la fleur de votre jeunesse, votre poésie, comme vous le dites, dans mes bras qui sont comme des sarments de vigne ; mais, sans nous marier, ne pouvons-nous pas rester ensemble ? Écoutez, j’ai l’esprit du commerce, je puis vous amasser une fortune en dix ans de travail, car je m’appelle l’Économie, moi ; tandis qu’avec une jeune femme, qui sera tout dépense, vous dissiperez tout, vous ne travaillerez qu’à la rendre heureuse. Le bonheur ne crée rien que des souvenirs. Quand je pense à vous, moi, je reste les bras ballants pendant des heures entières… Eh bien ! Wenceslas, reste avec moi… Tiens, je comprends tout : tu auras des maîtresses, de jolies femmes semblables à cette petite Marneffe qui veut te voir, et qui te donnera le bonheur que tu ne peux pas trouver avec moi. Puis tu te marieras quand je t’aurai fait trente mille francs de rente.

— Vous êtes un ange, mademoiselle, et je n’oublierai jamais ce moment-ci, répondit Wenceslas en essuyant ses larmes.

— Vous voilà comme je vous veux, mon enfant, dit-elle en le regardant avec ivresse.

La vanité chez nous tous est si forte, que Lisbeth crut à son triomphe. Elle avait fait une si grande concession en offrant madame Marneffe ! Elle éprouva la plus vive émotion de sa vie, elle sentit