Page:Balzac - Œuvres complètes, éd. Houssiaux, 1874, tome 20.djvu/34

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pour ceste foys, il feut ballé, dancé en l’honneur du Sauveur des hommes, par les dames et seigneurs de Tourayne, pays où plus on dance, balle, mange, belute et faict-on plus de graz banquetz et plus de ioyeulsetez qu’en aulcun du monde entier. Le bon vieil senneschal avoyt prins pour sa commère la fille au seigneur d’Azay-le-Ridel, qui depuis feut Azay-le-Bruslé, lequel seigneur s’estant croissé feut laissé devant Ascre, ville trez-esloignée, aux mains d’ung Sarrazin qui demandoyt une ransson royale pour ce que ledict seigneur estoyt de belle prestance.

La dame d’Azay ayant baillé son fief en gaige aux lombards et torssonniers affin de faire la somme, restoyt sans ung piestre denier, attendant le sire dans ung paouvre logis de la ville, sans ung tapis pour se seoir, mais fière comme la royne de Saba, et brave comme ung lévrier qui deffend les nippes de son maistre. Voyant ceste grant destresse, le senneschal s’en alla délicatement requérir la demoiselle d’Azay d’estre la marraine de ladicte Egyptiacque, pour ce qu’il auroyt le droict de bien faire à la dame d’Azay. Et de faict, il gardoyt une lourde chaisne d’or, emblée à la prinse de Chyppre, qu’il déliberoyt d’agrapher au col de sa gentille commère ; ains il y pendit son domaine et ses cheveulx blancs, ses besans et ses hacquenées ; brief, il y mist tout, si tost qu’il eut veu Blanche d’Azay dançant une pavane parmi les dames de Tours. Quoique la Moresque, qui s’en donnoyt pour son dernier iour, eust estonné l’assemblée par ses tourdions, voltes, passes, bransles, élévations et tours de force, Blanche l’emporta sur elle au dire de tous, tant elle dança virginalement et mignonnement.

Ores, Bruyn, en admirant ceste gente demoiselle dont les chevilles avoyent paour du planchier et qui se divertissoyt ingénuement pour ses dix-sept ans comme une cigalle en train d’essayer sa chanterelle, feut bouclé par ung dezir de vieillard, dezir apoplecticque et vigoureux de foyblesse qui le chauffa de la semelle à la nuque seulement, car son chief avoyt trop de neige pour que l’amour s’y logeast. Lors, le bonhomme s’aperceut qu’il lui manquoyt une femme en son manoir, et si le vit-il plus triste qu’il ne l’estoyt. Et qu’estoyt doncques ung chastel sans chastelaine ?… autant dire ung battant sans sa cloche. Brief, une femme estoyt la seule chouse qu’il eust à dezirer : aussi la vouloyt-il promptement, veu que, si la dame d’Azay le faisoyt attendre, il avoyt le temps d’issir de cettuy monde en l’aultre. Mais, pendant le divertissement bap-