Page:Balzac - Œuvres complètes, éd. Houssiaux, 1874, tome 8.djvu/302

La bibliothèque libre.
Cette page a été validée par deux contributeurs.

sulter la cour, lui prêter l’intention de rétablir les droits féodaux, le droit d’aînesse, et qui prêchera quelque croisade en faveur de l’égalité, lui qui ne se croit l’égal de personne. S’il était garçon, s’il allait dans le monde, s’il avait les allures des poètes royalistes pensionnés, ornés de croix de la Légion-d’Honneur, ce serait un optimiste. Le journalisme a mille points de départ semblables. C’est une grande catapulte mise en mouvement par de petites haines. As-tu maintenant envie de te marier ? Vernou n’a plus de cœur, le fiel a tout envahi. Aussi est-ce le journaliste par excellence, un tigre à deux mains qui déchire tout, comme si ses plumes avaient la rage.

— Il est gunophobe, dit Lucien. A-t-il du talent ?

— Il a de l’esprit, c’est un Articlier. Vernou porte des articles, fera toujours des articles, et rien que des articles. Le travail le plus obstiné ne pourra jamais greffer un livre sur sa prose. Félicien est incapable de concevoir une œuvre, d’en disposer les masses, d’en réunir harmonieusement les personnages dans un plan qui commence, se noue et marche vers un fait capital ; il a des idées, mais il ne connaît pas les faits ; ses héros seront des utopies philosophiques ou libérales ; enfin, son style est d’une originalité cherchée, sa phrase ballonnée tomberait si la critique lui donnait un coup d’épingle. Aussi craint-il énormément les journaux, comme tous ceux qui ont besoin des gourdes et des bourdes de l’éloge pour se soutenir au-dessus de l’eau.

— Quel article tu fais, s’écria Lucien.

— Ceux-là, mon enfant, il faut se les dire et jamais les écrire.

— Tu deviens rédacteur en chef, dit Lucien.

— Où veux-tu que je te jette ? lui demanda Lousteau.

— Chez Coralie.

— Ah ! nous sommes amoureux, dit Lousteau. Quelle faute ! Fais de Coralie ce que je fais de Florine, une ménagère, mais la liberté sur la montagne !

— Tu ferais damner les saints ! lui dit Lucien en riant.

— On ne damne pas les démons, répondit Lousteau.

Le ton léger, brillant de son nouvel ami, la manière dont il traitait la vie, ses paradoxes mêlés aux maximes vraies du machiavélisme parisien agissaient sur Lucien à son insu. En théorie, le poète reconnaissait le danger de ces pensées, et les trouvait utiles à l’application. En arrivant sur le boulevard du Temple, les deux amis convinrent de se retrouver, entre quatre et cinq heures,