Page:Balzac - Œuvres complètes Tome 5 (1855).djvu/51

La bibliothèque libre.
Cette page a été validée par deux contributeurs.
 Les corrections sont expliquées en page de discussion
48
II. LIVRE, SCÈNES DE LA VIE DE PROVINCE.

de sa filleule, faisait en ce moment venir de Paris une fois par semaine un vieil allemand nommé Schmucke, un savant professeur de musique, et subvenait aux dépenses de cet art, d’abord jugé par lui tout à fait inutile en ménage. Les incrédules n’aiment pas la musique, céleste langage développé par le catholicisme, qui a pris les noms des sept notes dans un de ses hymnes : chaque note est la première syllabe des sept premiers vers de l’hymne à saint Jean. Quoique vive, l’impression produite sur le vieillard par la première communion d’Ursule fut passagère. Le calme, le contentement que les œuvres de la religion et la prière répandaient dans cette âme jeune furent aussi des exemples sans force pour lui. Sans aucun sujet de remords ni de repentir, Minoret jouissait d’une sérénité parfaite. En accomplissant ses bienfaits sans l’espoir d’une moisson céleste, il se trouvait plus grand que le catholique, auquel il reprochait toujours de faire de l’usure avec Dieu.

— Mais, lui disait l’abbé Chaperon, si les hommes voulaient tous se livrer à ce commerce, avouez que la société serait parfaite ? il n’y aurait plus de malheureux. Pour être bienfaisant à votre manière, il faut être un grand philosophe ; vous vous élevez à votre doctrine par le raisonnement, vous êtes une exception sociale ; tandis qu’il suffit d’être chrétien pour être bienfaisant à la nôtre. Chez vous, c’est un effort ; chez nous, c’est naturel.

— Cela veut dire, curé, que je pense et que vous sentez, voilà tout.

Cependant, à douze ans, Ursule, dont la finesse et l’adresse naturelle à la femme étaient exercées par une éducation supérieure et dont le sens dans toute sa fleur était éclairé par l’esprit religieux, de tous les genres d’esprit le plus délicat, finit par comprendre que son parrain ne croyait ni à un avenir, ni à l’immortalité de l’âme, ni à une providence, ni à Dieu. Pressé de questions par l’innocente créature, il fut impossible au docteur de cacher plus longtemps ce fatal secret. La naïve consternation d’Ursule le fit d’abord sourire ; mais en la voyant quelquefois triste, il comprit tout ce que cette tristesse annonçait d’affection. Les tendresses absolues ont horreur de toute espèce de désaccord, même dans les idées qui leur sont étrangères. Parfois le docteur se prêta comme à des caresses aux raisons de sa fille adoptive dites d’une voix tendre et douce, exhalées par le sentiment le plus ardent et le plus pur. Les croyants et les incrédules parlent deux langues différentes et ne peuvent se