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le sang de la coupe

Mais quand le vaste Ennui, vieux comme l’univers,
Étendra devant toi son grand désert de sable,
Jaloux, mystérieux, muet, infranchissable,
Pelé, nu, sans un brin d’herbe ou de gazons verts,
Regrettant l’harmonie et la douceur des vers,
Tu te rappelleras ton crime haïssable.

Triste comme un cheval déchiré par le mors,
Et pressentant déjà tes propres funérailles,
Tu diras : Où sont-ils, ces hommes sans remords
Dont la voix créatrice élevait des murailles ?
Sortie avec terreur du fond de tes entrailles,
Une voix répondra : Les poëtes sont morts !

Alors vers le néant courbant ton front servile
Sous les fiers souvenirs de tes bonheurs si courts,
Tu te rappelleras ces temps où dans ta ville
L’Amour, partout suivi de Grâces et d’Amours,
Entraînait sur ses pas la belle fleur des cours,
Et s’appelait Condé, Chevreuse et Longueville !

Tu te rappelleras ces ombrages, témoins
Frais et délicieux des voluptés charmantes
Où Lauzun et Biron adoraient leurs amantes ;
Et tu diras : Furie exempte de tous soins,
Qui ne fuis même pas les ruines fumantes,
Ô désolation, tu me restes du moins !