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le sang de la coupe

Et les gazons touffus étoilés de pervenches,
Les feuillages pendants, les profondeurs des bois,
Les antres, les rochers et les cascades blanches
Au tomber de la nuit s’enivraient de ma voix !

Ô foule ! j’ai bravé l’horreur des flots funèbres
Sur la fragile barque, et, divin ouvrier,
J’ai navigué vers l’ombre et les pâles ténèbres,
En tenant dans mes mains un rameau de laurier !

Dans les cercles de flamme où frémissent leurs ailes,
Les âmes gémissaient d’avoir perdu l’amour,
Et, saisi de pitié pour leurs douleurs mortelles,
J’ai pleuré de tristesse en remontant au jour !

Peuple, j’ai combattu la guerrière à l’œil louche,
Et pour briser les dents de celle qui te mord,
Couvert de la toison d’une bête farouche,
J’ai lutté sur le sable avec la froide Mort.

Et lorsque enfin meurtrie, haletante et lassée,
Elle a demandé grâce en secouant ses fers,
J’ai repris dans ses bras la douce fiancée
Qu’elle emportait déjà vers la nuit des enfers.

Pour rendre l’ennemie encor plus odieuse,
C’est moi qui, de la lyre épandant les sanglots,
Ai fait sortir charmante et blonde et radieuse,
L’immortelle Beauté de l’écume des flots.