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le sang de la coupe

Ces vierges sans souillure, à tout amour rebelles,
S’endormiront le soir dans nos bras, les seins nus ;
Les princes et les chefs garderont les plus belles,
Et le reste sera pour les premiers venus.

Alors tu pleureras ton aveugle démence.
Tes rochers et tes mers pousseront des sanglots ;
La Désolation, ainsi qu’une aile immense,
Planera dans la nuit sur tes champs et tes flots.

Tes rois, réfugiés dans les cavernes closes,
Aux sangliers affreux disputeront des glands,
Et les fleuves d’azur, bordés de lauriers-roses,
Rouleront tes débris avec leurs flots sanglants !

Buvant à la fontaine et dormant sous les branches,
Et réservés peut-être à de plus durs exils,
Tes chefs, dont l’or ceignait les chevelures blanches,
Fuiront dans les forêts, couverts de haillons vils !

Et si parfois encor se souvenant du trône
Dans un pays lointain sans palais et sans lois,
Pour obtenir de lui quelque chétive aumône,
Ils disent au passant : Jadis nous étions rois ;

Les enfants aux pieds nus, courant sur le passage
De ces hommes pareils aux spectres des tombeaux,
Leur jetteront alors de la boue au visage
Et viendront déchirer leurs habits par lambeaux.