Page:Banville - Eudore Cléaz, 1870.djvu/32

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Cette page a été validée par deux contributeurs.


vous voyais regarder avec envie, avec chagrin, l’admirable portrait de Cherubini, puis après reporter sur votre cher père vos grands beaux yeux mélancoliques. Pour comprendre ce qui vous occupait en fallait-il davantage à une femme dont Jean Saluce était l’instituteur et à qui il avait appris à penser vite ? Vous n’avez qu’un désir au monde ; nous aussi nous n’en avions qu’un, celui de vous témoigner notre affection par quelque chose qui ne fût pas tout à fait ordinaire. Or, ajouta-t-elle en montrant son mari, l’artiste que voilà est sans doute au-dessus du frivole tour de force qui consiste à peindre un portrait sans avoir le modèle sous les yeux, surtout lorsqu’il s’agit d’un visage comme celui de M. Cléaz, dont les traits se fixent invinciblement dans la pensée et dans le souvenir ! Mais vous épier dans les rues et chez Lémeric, vous suivre comme ferait un voleur ou un espion, étudier par un coup d’œil furtif la pose de votre corps et l’expression de votre regard, corrompre la portière de votre maison, qui, je dois vous l’avouer, est devenue un peu notre complice, pour avoir le droit de dessiner en votre absence un croquis des livres qui vous entourent, il y avait dans tout cela une sorte d’obstacle et de lutte persistante qui devait plaire à cet obstiné. Aussi ne s’en est-il pas refusé le plaisir.

— Ainsi, dit Cléaz au peintre, je vous devrai l’immortalité, car une telle œuvre ne saurait périr !